il est urgent d’exiger à l’État haïtien l’application du droit à l’alimentation, ratifié au sein du pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels


Le droit à l’alimentation est le droit d’avoir un accès régulier, permanent et libre, soit directement, soit au moyen d’achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante, correspondant aux traditions culturelles du peuple dont est issu le consommateur, et qui assure une vie psychique et physique, individuelle et collective, libre d’angoisse, satisfaisante et digne.

Cette définition correspond aux éléments fondamentaux du droit à l’alimentation tels que définis par l’observation générale 12 du Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies (l’organe chargé de faire le suivi de la mise en œuvre du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels dans les États parties). Le Comité a déclaré que le droit à une alimentation adéquate est réalisé lorsque chaque homme, chaque femme et chaque enfant, seul ou en communauté avec d’autres, a physiquement et économiquement accès à tout moment à une nourriture suffisante ou aux moyens de se la procurer.

Le droit à une alimentation adéquate ne doit donc pas être interprété dans le sens étroit ou restrictif du droit à une ration minimum de calories, de protéines ou d’autres nutriments spécifiques. Il doit être réalisé progressivement. Cela étant, les États ont l’obligation fondamentale d’adopter les mesures nécessaires pour lutter contre la faim, même en période de catastrophe naturelle ou autre.

 

 

 Histoire de la crise alimentaire en Haïti, récurrence sur la période esclavagiste 

La crise alimentaire en Haïti est très ancienne. Pendant la période coloniale, les esclaves venus d’Afrique, déjà victimes d’avitaminose et de malnutrition, ne trouvaient pas une alimentation adéquate et équilibrée dans la colonie. 

Leur alimentation, très mauvaise, considérée comme la << honte du système colonial >> par certains historiens, s’explique par le fait que la colonie dépendait de << l’approvisionnement direct de la métropole en produits, tels que la morue, pour les colons, ainsi que pour les esclaves >>, relate Georges Eddy Lucien, professeur d’histoire et de géographie urbaine à l’Université d’État d’Haïti (UEH).

Les fortes intempéries et les guerres incessantes nuisaient à l’acheminement des denrées par bateau vers la colonie, entrainant des disettes graves.

Cette crise alimentaire récurrente est liée aussi à la question agraire en Haïti. Bien avant l’indépendance en 1804, la masse de personnes réduites en esclavage avait un accès limité aux terres pour la production de vivres alimentaires dans un contexte d’exploitation sauvage de leur force de travail pour enrichir les colons et la métropole.

Juste après l’indépendance, selon Dérinx Pétit-Jean, professeur d’Histoire économique et sociale d’Haïti à l’UEH, « les nouvelles classes composées de noirs et de mulâtres, anciennement affranchis, s’opposaient à la distribution des terres « .

 

Au cours du 19e siècle, les grandes crises se sont accompagnées de la faim

L’application des politiques dites néolibérales sous le gouvernement de Jean Claude Duvalier pèse lourd sur l’aggravation de la crise de l’insécurité alimentaire. Les accords passés avec les institutions de finance internationale concernent, entre autres, l’élimination des barrières à l’importation, la privatisation des entreprises publiques, l’ouverture des frontières et la libéralisation des prix. Il s’agit d’un ensemble de réformes visant l’ouverture de l’économie nationale et la pénétration du capital étranger. Durant le règne de Jean-Claude, la famine a sévèrement frappé près d’un demi-million de personnes, soit plus d’une personne sur dix à l’époque. Pourtant, « personne ne pouvait parler de cela sous la dictature », relate le professeur Georges Eddy Lucien.

Cette famine va amplifier le phénomène boat people dans le pays.

Mais la faim n’a pas cessé sous les gouvernements installés après la dictature. Pendant ces vingt dernières années, les crises de la faim reviennent constamment dans le pays.

Le plan national de Sécurité alimentaire et nutritionnelle (PNSAN) actualisé en 2010 par l’État haïtien a fait mention de l’état de l’évolution de la crise alimentaire en Haïti avant la période de 2010. Ce plan sectoriel précise que l’indice global de la sécurité alimentaire (IGSM) calculé durant 1991-1993 était de 26,5 % contre 67,5 % pour la période 1988-1990.

 

 Actuellement près de la moitié de la population est en situation de faim aiguë

Selon la dernière analyse du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), qui date de novembre 2023. 4.7 millions de personnes en Haïti, soit près de 50% de la population, sont en proie à une insécurité alimentaire aiguë de niveau élevé. Sur le nombre total de personnes touchées, 1.4 million sont en situation d’urgence (phase 4 de l’IPC), un chiffre en hausse par rapport aux analyses de ces trois dernières années. Ce constat montre que des foyers connaissent d’importants déficits de consommation alimentaire, qui entrainent des taux élevés de malnutrition aiguë et une surmortalité, ou sont forcés à adopter des mécanismes de survie contre-productifs pour satisfaire leurs besoins alimentaires, lesquels consistent notamment à vendre leurs moyens de production ou à consommer les graines au lieu de les planter, ce qui accroitre leur vulnérabilité.

 

Causes structurelles de la crise alimentaire actuelle

Haïti connait une crise prolongée qui est devenue plus grave et plus complexe que jamais auparavant. Les répercussions socioéconomiques de la pandémie de covid-19 sont exacerbées par la guerre en Ukraine, l’épidémie de choléra et les phénomènes climatiques extrêmes tels que les ouragans, les inondations et les tremblements de terre.

Le pouvoir d’achat des ménages continue d’être mis à mal par les prix alimentaires élevés, du fait de la dépréciation de la monnaie locale par rapport au dollar des États-Unis et de la hausse des coûts du transport.

Les gangs et groupes armés violents menacent la sécurité des communautés et continuent d’entraver leur accès aux intrants agricoles et aux aliments.

En outre, Haïti est l’un des pays les plus exposés aux catastrophes naturelles, qui ont provoqué d’importants dégâts et coûté des vies. De nombreuses communautés luttent encore pour se relever de catastrophes, notamment la tempête tropicale grâce et le tremblement de terre de 2021, qui ont dévasté une partie des départements de Grand ’Anse et Nippes et des départements du sud. 

 

Le droit à l’alimentation bafoué sur toute la ligne

En dépit des dispositions conventionnelles et constitutionnelles relatives au droit à l’alimentation. Le dernier rapport accablant sur la crise alimentaire publié par la Coordination nationale de Sécurité alimentaire (CNSA) témoigne aux yeux de tous du très peu d’importance accordée par l’État haïtien aux questions relatives au droit à l’alimentation. On constate que l’État ne prend pas suffisamment de mesures afin de s’atteler à la résolution des causes structurelles de la faim et de la malnutrition, en vue d’écarter la menace que représentent ces fléaux pour la stabilité du pays à long terme.

L’exclusion sociale, aggravée par le manque de ciblage des interventions auprès des groupes vulnérables, en particulier de ceux qui cumulent les vulnérabilités telles que la pauvreté, la maladie et l’âge.

Les politiques économiques encouragées par les institutions financières internationales qui ont eu un impact négatif sur la production agricole et les moyens de subsistance en milieu rural et qui ont accru les dépendances du pays envers les importations.

 

Obligations de l’État haïtien vis-à-vis du  pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels

Si tous les droits prévus par le pacte sont censés être réalisés progressivement, certaines obligations fondamentales minimales doivent en revanche prendre effet immédiatement. Par exemple, L’État haïtien doit s’abstenir de toute discrimination en matière d’accès à la nourriture, ainsi qu’aux moyens et aux prestations permettant de se procurer de la nourriture, que cette discrimination soit fondée  sur la race, la couleur, le sexe, la langue, l’âge, la religion, les opinions politiques ou autres, l’origine nationale ou sociale, la fortune, la naissance ou toute autre situation.

L’État haïtien doit également s’abstenir de prendre délibérément des mesures entrainant une détérioration du niveau actuel de réalisation du droit à l’alimentation.

Le pacte exige à l’État haïtien de prendre toutes les mesures nécessaires pour faire en sorte que chacun soit à l’abri de la faim et puisse le plus tôt possible exercer son droit à une alimentation adéquate.

Conclusion

Partout à travers le pays, la faim gagne du terrain et on est à deux doigts d’une famine, les causes sont nombreuses, mais pas insurmontables. Si la croissance des revenus est nécessaire, la composition de la croissance compte également : une croissance plus équitable génère en principe une meilleure sécurité alimentaire des plus démunis. D’autres facteurs complémentaires sont essentiels : l’accès à l’eau potable et à des services d’assainissement ; l’accès à des services de santé ; une meilleure sensibilisation des consommateurs aux comportements alimentaires sains et aux soins apportés aux enfants.

Et en raison de la gravité de la crise alimentaire actuelle, l’état haïtien ne doit pas attendre une déclaration de famine pour agir. D’ici là, il sera trop tard. Il est dans l’urgence pour que l’État haïtien déploie toutes ses ressources, sa diplomatie et ses actions politiques pour prévenir une famine à grande échelle et parvenir à une sécurité alimentaire durable pour tous les Haïtiens.

 

Guelson Jean-Louis

Membre de Concorde haïtienne de Sécurité alimentaire et nutritionnelle – CHSAN

CHSAN : Organisation locale qui œuvre pour la souveraineté alimentaire au niveau du Sud-ouest d’Haïti  

 

Bibliographie

  1. LUCIEN, Georges Eddy, Espaces périphériques et économie d’archipel : la trajectoire de la commune de Verrettes (Haiti), P-au-P / Quebec, Ed. UEH/CIDHICA, 2009, P.148.
  2. http://www.ohchr.org/fr/special-procedures/sr-food/about-right-foof-and-human-right
  3. http://www.thenewhumanitarian.org/fr/2022/02/02/haiti-est-elle-capable-de-rebatir-un-systeme-alimentaire-brise-par-les-catastrophes

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