L’intelligence artificielle menace-t-elle l’humanité ? Ce scénario catastrophe d’un film d’anticipation est pris très au sérieux par de nombreux chercheurs et industriels, qui viennent de signer un appel à faire une pause de six mois sur le développement de ces technologies, rendues populaires par ChatGPT, le temps de réfléchir à des garde-fous. Parmi les signataires, des intellectuels prestigieux comme Yuval Noah Harari, historien spécialiste de l’histoire de l’homme, ou le milliardaire Elon Musk, effrayés des capacités vertigineuses du programme de conversation ChatGPT ou des logiciels de manipulation de l’image comme Midjourney.
Cette peur d’être remplacée par des robots remonte à loin. Le cinéma, notamment, l’a ancrée chez des millions d’entre nous. Comme dans cette scène, où la caméra qui sert d’œil cyclopéen au superordinateur Hal 9 000 fixe froidement le spectateur avant que sa voix suave lâche : « Je crois que nous n’avons plus rien à nous dire, adieu. » Hors du vaisseau spatial « Discovery », qui fait route vers Jupiter, et dont l’accès lui est bloqué par l’ordinateur, l’astronaute Dave Bowman comprend avec effroi que la machine a décidé de le tuer.
À la fin de l’année 1968, en une séquence magistrale de son chef-d’œuvre « 2001 : l’Odyssée de l’espace », le réalisateur américain Stanley Kubrick donne le premier corps aux craintes qui vont jalonner l’histoire de l’intelligence artificielle : l’humanité menacée de disparition par l’avènement d’un « supercerveau » voué à la détruire.
Un film à contre-courant
À cette époque, le supercerveau, c’est bien celui de Kubrick. La conférence où est mentionné pour la première fois le concept d’intelligence artificielle, I.A., ne date que de quelques années, au sein d’un aréopage de geeks du Dartmouth College, aux États-Unis, durant l’été 1956. L’informatique n’en est qu’à ses balbutiements, et l’Occident ne possède pas plus de 50 000 ordinateurs ! Mais déjà, le réalisateur a l’intuition du destin fatal qui pourrait menacer l’homme, toujours assoiffé de jouer aux apprentis sorciers.
Son film précédent, « Docteur Folamour », se terminait par le déclenchement d’une guerre nucléaire que la folie des hommes n’avait pu empêcher. Dans « 2001 », la folie va s’emparer d’une machine censée être parfaite. Avec le romancier Arthur C. Clarke, qui lui donne la trame de l’intrigue, Kubrick navigue à contre-courant. Les années 1960 sont celles de l’explosion technologique et de la foi dans la science. Lui va y opposer une version « 2.0 » du mythe de Frankenstein, où l’homme voulant sans cesse défier Dieu en créant la vie se retrouve dépassé par sa créature.
Film somme, « 2001 : l’Odyssée de l’espace » est à la fois le premier space-opéra, dont s’inspirera « Star Wars », une réflexion philosophique sur l’origine et le destin de l’humanité, un incroyable « trip » visuel qui a révolutionné le divertissement hollywoodien. Mais dès la sortie du film, Kubrick le confie volontiers : « Le personnage principal de 2001, c’est l’ordinateur super intelligent Hal », explique-t-il dans une interview au « Nouvel Observateur » en septembre 1968.
Un acteur rompu aux pièces de Shakespeare prête sa voix
C’est là le génie du réalisateur : parvenir à faire d’un concept un personnage de fiction. Volontairement insensibles et comme robotisés, les deux astronautes semblent moins humains que Hal, qui plaisante avec eux, maîtrise l’ironie. Loin des stéréotypes des androïdes parlant avec une voix métallique, Kubrick a choisi un acteur canadien rompu aux pièces de Shakespeare, Douglas Rain, qui prête sa voix à Hal, tout en onctuosité.
Petit à petit, l’ordinateur va devenir paranoïaque, ne parvenant pas à résoudre une contradiction interne : il est le seul à connaître le but de leur voyage vers Jupiter et doit mentir aux hommes à qui il doit cependant obéir. Il se persuade que les astronautes ne sont pas capables de mener à bien la mission et commence à les éliminer.
« J’ai peur Dave », « Mon esprit s’en va, je peux le sentir »
« Ce film parle à la fois de l’humanité, de la technologie et de leurs évolutions, expliquait en 2017 dans un entretien aux Échos, Jean-Gabriel Ganascia, professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie (Paris-VI), et chercheur en intelligence artificielle. Au début, l’homme-singe s’arrache à la nature et prend en main son destin en créant le premier outil. Mais l’extrême maîtrise technique à laquelle l’homme accède le conduit à mettre au point des technologies d’intelligence artificielle qui prennent leur autonomie et le dessaisissent de sa maîtrise sur la nature. »
Dans une sorte de retournement de situation vertigineux, l’astronaute Dave Bowman parvient à neutraliser Hal : il retire une à une les unités constituant la « conscience » de l’ordinateur, qui se met à le supplier comme s’il avait conscience de sa mort. « J’ai peur Dave », « Mon esprit s’en va, je peux le sentir ». Puis il semble retomber en enfance et se met à chanter la chanson qu’il a apprise au début de sa programmation, « Daisy Bell », clin d’œil à IBM, qui avait réussi pour la première fois à faire chanter cette chanson à un ordinateur en 1964.
Plus de cinquante ans après la sortie de 2001, Hal reste une chimère malgré les stupéfiantes avancées actuelles de l’intelligence artificielle. Et l’avenir reste encore à écrire. Si certains, comme l’astrophysicien Stephen Hawking, qui redoutait en 2014 que « l’intelligence artificielle complète puisse mettre fin à l’humanité », d’autres se veulent optimistes : « On associe trop souvent l’intelligence artificielle aux qualités et aux défauts des humains. Il n’y a absolument aucune raison que les machines que l’homme concevra aient ces défauts », veut croire Yann Le Cun, le responsable du laboratoire d’intelligence artificielle de Facebook.
Crédit: Lien source


Les commentaires sont fermés.