Jonel Louis-Jean, 43 ans, a quitté son pays en 2013, mais ce dernier l’habite toujours. Installé à Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest du Canada, l’immigrant haïtien, barbier la journée pour les habitants de la petite ville polaire, profite de son temps libre pour développer ses talents artistiques et porter la voix des émigrés d’Haïti.
De notre correspondant au Canada,
Il fait – 35° C, ressenti – 41° C, à Yellowknife, en ce milieu du mois de janvier. Dans la plus grande ville des Territoires du Nord-Ouest, un peu plus de 20 000 habitants, les poubelles gèlent dans les rues en hiver, les aurores boréales parsèment le ciel nocturne et les touristes asiatiques, vestes rouges reconnaissables, attendent que le jour se couche pour aller les voir.
Donnant sur l’avenue principale, une discrète devanture indique « LJJ Barber Shop ». Une porte bleue, industrielle, s’ouvre sur un immense salon de coiffure. Barbe bien taillée, regard malicieux et vêtements à la mode, Jonel Louis-Jean fait plus trentenaire que quarantenaire. Le froid de Yellowknife, peut-être ? Pas vraiment ! Le barbier d’origine haïtienne avoue sortir le moins possible en hiver. « Ce que j’aime ici, c’est que c’est une ville tranquille. Presque tout le monde est immigrant canadien ou étranger », confesse l’homme de 43 ans.
Migrer du sud au nord
Jonel Louis-Jean est né à Haïti, à Port-de-paix. À l’origine, il ne souhaitait pas quitter son pays. « J’étais animateur dans la radio, j’avais une émission qui traitait de sujets variables, des sujets sociaux, politiques… et un jour, j’ai dénoncé des pots-de-vin de politiques dans des quartiers », soupire le barbier. Il commence à recevoir des appels téléphoniques, à subir des intimidations, des menaces. En 2013, Jonel décide de fuir et émigre au Brésil : « C’était un pays qui me faisait rêver, mais en 2015, la situation économique du pays est devenue catastrophique. Je n’arrivais plus à vivre. »
Jonel traverse donc la frontière entre les États-Unis et le Mexique, après avoir fait ses papiers « assez rapidement, en quelques jours », et arrive chez de la famille en Floride. Là-bas, il apprend le métier de barbier dans des salons afro-américains. Un an plus tard, « le 3 mai 2017 » précise-t-il, Jonel s’installe au Canada et arrive à Montréal, où vit une grande communauté haïtienne. « Je travaillais dans une usine de sac plastique, de 23 h à 7 h du matin, puis je cumulais un emploi comme barbier de 10 h à 18 h », décrit Jonel sans se départir de son sourire en coin.
Finalement, il trouve un autre travail quelques mois plus tard, à l’aéroport de Yellowknife, tout au nord du Canada. Alors que l’hiver vient, il est chargé de guider les avions au sol. « Je n’avais jamais connu d’hiver comme ça, c’était mon premier au Canada. Le Brésil, la Floride, Haïti… ce n’est pas le même niveau d’hiver », s’amuse le travailleur. Il est aussi marqué par son premier été du Grand Nord, où il découvre le soleil de minuit de Yellowknife, l’absence d’obscurité durant la nuit.
Développer son business
En voyant le deuxième hiver arriver, Jonel décide d’arrêter son travail à l’aéroport – « je ne sentais plus mes pieds », s’esclaffe le barbier. Il trouve des petits boulots, tout en suivant des cours en ligne pour étudier de la psychologie sociale. L’idée d’ouvrir son propre salon fait son chemin pendant le confinement. « Quand je suis arrivé à Yellowknife, on m’a refusé plusieurs fois de me coiffer, car on ne savait pas comment faire avec les coupes afros », raconte-t-il.
À la fin de la pandémie, il reprend un dernier travail, le temps de trouver les locaux, pour se mettre à son compte en janvier 2022. Désormais, il comble un manque pour toute la communauté de Yellowknife. Il se sent épanoui : « J’aime le contact, voir le sourire des clients quand ils sont bien coupés, travailler dans le milieu de la beauté, ça me fait plaisir ».
Redécouvrir l’expression artistique
Mais Jonel ne se limite pas à son travail, pourtant prenant : il a redécouvert ses passions pendant la pandémie. Il peint, beaucoup. « C’est mon mode d’expression, j’accouche de mes idées, sans embarras, facilement, et j’aime l’idée de mélanger des couleurs pour n’en faire qu’une, c’est un beau symbole », résume-t-il. Jonel a notamment peint des grands hommes et femmes du panafricanisme, d’Aimée Césaire à Barack et Michelle Obama, en passant par Thomas Sankara.
Haïti lui manque. « J’espère que la paix et la sécurité puissent refaire surface là-bas. Quand je suis revenu dans mon pays, j’ai redécouvert les odeurs, les couleurs », explique Jonel. Ce poids et la rancœur, qui lui pèsent tellement, l’artiste barbier les soulage avec la musique, qu’il a découverte en chantant dans l’église, sur son île natale.
Pour sa première chanson, il parle d’abord d’Haïti et de sa peine, avant de défendre son point-de-vue sur la situation géopolitique. « J’ai repris la musique après avoir abandonné au Brésil où je jouais dans un groupe de reggae. Mais je ne parle pas que d’Haïti, se défend Jonel, je parle aussi d’amour et de trahisons ! ». L’artiste touche-à-tout espère sortir un album complet d’ici à la fin de l’année : les musiques sont prêtes, il ne manque plus que le mixage.
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