l’« exception guyanaise » qui fait grincer des dents – EURACTIV.fr

En Guyane, les règles sur la biomasse sont permissives comme nulle part ailleurs en Europe suite à une exception insérée dans la directive sur les énergies renouvelables (RED3). Les associations environnementales alertent sur un « greenwashing juridique » annoncé. 

Les négociateurs européens ont acté jeudi (30 mars) les objectifs de développement d’énergies renouvelables dans l’UE pour 2030. Parmi les énergies qui bénéficieront de facilités administratives et financières figure la biomasse. 

Son exploitation est très encadrée par l’UE : la « biomasse primaire ligneuse », qui correspond aux bois de qualité industrielle – utilisable pour fabriquer des produits en bois, du bois d’œuvre ou du papier – et ses résidus (branches, etc.), ne peuvent être comptabilisés comme renouvelable, ni recevoir de subventions pour son exploitation à des fins énergétiques. 

Le texte prévoit néanmoins deux exceptions.

La première consiste à autoriser, sous condition du respect de critères de durabilité et lorsqu’elle est issue de territoires ultramarins couvert à 90% de forêt, l’exploitation subventionnée et reconnue comme renouvelable de la « biomasse ligneuse primaire » à des fins énergétiques. 

Dans l’Union, seules La Réunion et la Guyane répondent à ces critères.

La seconde est aussi permissive que la première, à la différence que lorsque la « biomasse ligneuse primaire » utilisée à des fins énergétiques pour des activités liées au « secteur spatial », aucun critère de durabilité n’est susceptible d’entraver son exploitation. 

Seule la Guyane répond aux conditions de cette exception. Le territoire français sud-américain accueille en effet le centre spatial lanceur de fusée européen : le centre spatial guyanais (CSG).

L’ exception guyanaise

La dérogation tombe à point nommé. Le CSG souhaite entamer sa mue énergétique vers les renouvelables. Et ses besoins sont colossaux : 120 000 tonnes de bioénergies par an d’ici à 2025, soit 25 % des capacités du territoire en 2023.

Sauf que depuis des mois, les ONG environnementales alertent contre des objectifs mortifères pour le climat et la forêt amazonienne, contre un « greenwashing juridique » annoncé, selon l’expression de Marine Calmet, juriste et activiste chez Maiouri Nature Guayene, association locale fer de lance de la lutte contre l’exception à la directive RED3, interrogée par EURACTIV France.

« Couper les arbres réduit les puits de carbone et augmente la dette carbone d’un territoire », affirme d’abord Mme Calmet, puisque la compensation du carbone émis lors de la combustion peut prendre des années, voire des décennies.

Aussi, « il s’agirait d’une brèche juridique énorme, qui réduirait à néant l’ambition de la directive de proscrire la transformation de surface de forêts primaires ou à forte biodiversité en plantation à vocation énergétique », avance Maiouri Nature Guyane dans un communiqué de presse

C’est en effet une possibilité offerte par la dérogation qui ne limite plus la destination du bois coupé, ni celle de ses résidus (petits bois tombés lors de l’abattage des arbres).

D’ailleurs, la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) prévoit que les plantations à vocation énergétique représentent en Guyane 160 000 tonnes en 2030, contre 70 000 en 2023. Un objectif qui, aidé par l’exception, créerait un « appel d’air pour le positionnement de plus en plus d’industriels sur le territoire », selon Mme Calmet. 

Contacté par EURACTIV France, l’eurodéputé français Christophe Grudler, représentant du groupe centriste Renew lors des négociations sur la directive RED et défenseur de la dérogation, réfute cette affirmation. 

Selon lui, les règles de l’Office national des forêts sont claires : 5 arbres peuvent être prélevés par hectares et tous les 60 ans maximum – critères non contraignants. 

Mais dans ce cas, pourquoi une telle dérogation ? Pour répondre aux besoins de développement du territoire, avancent ses défenseurs. 

Le développement économique contre le climat ?

Sur Twitter, Thibault Lechat-Vega, 3e vice-président de la Collectivité territoriale de Guyane, avait déclaré en janvier que la raison première de cette dérogation n’était pas énergétique, mais bien « pour des logements, pour des équipements et pour l’agriculture ».

Les perspectives d’augmentation de la population sont telles que les besoins, rien que pour l’agriculture, représenteront 17 000 hectares supplémentaires de terres entre 2023 et 2040, soit plus de la moitié de la capacité actuelle selon les chiffres de l’Agence française de la transition écologique (ADEME). 

Or, faute d’industrie connexe (carton, papier, etc.) en Guyane, les résidus de bois issus du défrichage agricole ne sont, pour l’heure, pas exploités.

Il serait donc « contre-productif de ne pas les valoriser pour faire de l’électricité », déclare M. Grudler.

Pour Mme Calmet, tout cela n’est qu’un « mensonge », accusant les élus d’entretenir une « vision coloniale dans laquelle la forêt n’a aucune valeur si elle n’est pas valorisée économiquement ». Ce à quoi l’eurodéputé répond ne pas avoir de leçon à recevoir des ONG qui « refont le monde depuis Paris », de ceux que M. Lechat-Vegat appelle les « néo-colons verts ». 

Le sujet est « épidermique », reconnaît Mme Calmet, la France et l’UE jonglent entre la protection d’un joyau forestier et le développement d’un fleuron spatial. Quoiqu’il en soit, M. Grudler précise que la dérogation n’est que temporaire, le temps que le marché se construise.

Dans l’émission Radio Peyi du 23 février, Olivier Taoumi, conseiller juridique spécial auprès de la CTG, confirme : il n’y aura « pas de biomasse à long terme en Guyane ».

Il faudra alors trouver de nouvelles solutions pour atteindre l’autonomie énergétique en 2030, grâce à 100 % de renouvelables, telle qu’espérée.

[Édité par Frédéric Simon/Davide Basso]


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