Lorsqu’il pénétrera dans le stade d’Ebimpé, samedi 13 janvier, pour assister à l’ouverture de la 34e Coupe d’Afrique des nations (CAN), Alassane Ouattara aura-t-il enfin le sentiment du travail bien fait ? Dix ans après avoir obtenu son organisation et autant d’années de travaux qui ont transformé son pays, cet événement footballistique continental revêt un enjeu politique majeur pour le président ivoirien. La barre est haute : cette CAN doit être « la plus belle de l’histoire », n’a-t-il cessé de clamer.
« Jeux olympiques, Coupe du monde, Coupe d’Afrique des nations… Pourquoi tous les Etats de la planète se battent-ils pour obtenir ces événements ? Parce que c’est l’occasion de montrer au monde ce qu’est devenu leur pays », souligne le porte-parole du gouvernement ivoirien, Amadou Coulibaly. Ce mois de compétition doit être la vitrine des douze années de pouvoir d’Alassane Ouattara, arrivé à la tête de l’Etat en 2011 après une meurtrière crise électorale, et qui, à 82 ans, n’a toujours pas dit s’il briguerait un quatrième mandat en 2025.
Pas moins de 60 000 places en tribune, des stars ivoiriennes et internationales – Magic System, Yemi Alade, Mohamed Ramadan, Dadju, Tayc – chargées d’animer la cérémonie d’ouverture, des matchs diffusés dans 155 pays, 5 000 journalistes accrédités, 1,5 million de visiteurs attendus : sur le papier, cette CAN est du jamais-vu pour le pays. Le match d’ouverture qui opposera la sélection ivoirienne aux Bissau-Guinéens doit être une fête. A condition qu’il n’y ait pas de couacs.
« Pluie ou pas, la pelouse tiendra ! »
Dans le stade Alassane Ouattara d’Ebimpé, le plus grand de la compétition, le président ivoirien aura sans doute les yeux autant rivés vers le ciel que sur le terrain. Alors que vendredi il pleuvait à Abidjan, la météo attendue samedi soir est devenue l’un des sujets qui préoccupe le gouvernement. « Pluie ou pas, la pelouse tiendra ! », jure l’un de ses membres.
En septembre, une forte averse durant un match de préparation face au Mali a suscité la plus grande polémique de ces derniers mois. Quelques minutes d’intempéries ont suffi à inonder le terrain et les tribunes, provoquant l’interruption du match, la grogne des supporteurs et une colère noire du président ivoirien. « Il était fou furieux », affirme un ministre. L’enceinte censément modèle a fait naître des soupçons de mauvaise gestion des fonds destinés à la CAN.
Un fiasco tel qu’il a fini par coûter sa place au ministre des sports Claude Paulin Danho, mais aussi au premier ministre Patrick Achi, tous deux débarqués mi-octobre. Ce dernier, à qui il était aussi reproché de ne pas savoir trancher et d’entretenir de trop importantes ambitions politiques, a été remplacé par Robert Beugré Mambé, qui occupait le poste de gouverneur d’Abidjan, à la tête du gouvernement. En pompier de dernière minute, il s’est vu confier une mission quasi unique : finir en seulement trois mois les grands chantiers de la CAN. Le vice-président, Tiémoko Meyliet Koné, a été chargé de suivre la plupart des autres dossiers.
« Un premier ministre nommé avant tout pour organiser une compétition sportive, c’est rarissime », souligne le professeur de sciences politiques Francis Akindès. La nomination de cet Ebrié, l’ethnie d’Abidjan, a surpris tout le microcosme politique. Pourtant Robert Beugré Mambé avait déjà été appelé en urgence, par un coup de fil en plein conseil des ministres, par Alassane Ouattara en 2016 pour organiser les Jeux de la francophonie l’année suivante, alors que les travaux avaient pris du retard.
« On ne mange pas les ponts »
Prédicateur méthodiste n’ayant jamais affiché de grande ambition politique, cet ingénieur en travaux publics qui a fait carrière dans les grands ministères ivoiriens a un profil comme Alassane Ouattara les aime. Bâtir, construire, transformer le pays. Au-delà de l’événement sportif, le président ivoirien veut saisir l’occasion pour faire de sa doctrine politique un modèle.
Comme Félix Houphouët-Boigny, le père de l’indépendance ivoirienne, dont il fut le premier ministre, Alassane Ouattara n’a cessé de lancer de grands travaux depuis son arrivée au pouvoir en 2011, à la tête d’un pays alors abîmé par une décennie de crise politique. Un troisième, un quatrième et désormais un cinquième pont enjambent la lagune dans la capitale économique, un parc d’exposition a été créé et une autoroute relie désormais Abidjan à Bouaké, la deuxième ville du pays… L’ancien haut dirigeant de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest puis du Fonds monétaire international est convaincu que c’est par l’investissement dans des grands projets que le développement se réalise.
Quitte à s’attirer les critiques de ses opposants, qui, même s’ils reconnaissent qu’Abidjan a changé de visage, soulignent qu’on « ne mange pas les ponts », que des quartiers ont été « délogés » pour réaliser les nouvelles infrastructures et que, hors d’Abidjan, les Ivoiriens bénéficient peu du développement économique. En 2022, le pays était 159e sur 191, selon l’indice de développement humain et, selon la Banque mondiale, en 2019, 39,5 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté.
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« Les grands chantiers bénéficient directement aux populations », se défend le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly. « Depuis qu’il y a une autoroute jusqu’à Bouaké, les transporteurs ont baissé le prix du trajet Abidjan-Korhogo (au nord) de 10 000 francs CFA à 8 000 francs CFA [de 15 euros à 12 euros] sans qu’on leur ait rien demandé. Uniquement car ils gagnent du temps et qu’ils abîment moins leur véhicule avec le nouveau bitume », souligne-t-il.
« Le climat des affaires est bon »
Outre Abidjan, Yamoussoukro, Bouaké, Korhogo et San Pedro vont abriter des matchs de la CAN, des villes qui n’ont jamais accueilli autant de visiteurs. Au total, la Côte d’Ivoire a dépensé 1,5 milliard de dollars pour préparer l’événement, selon les chiffres officiels, et espère en tirer bénéfice à court et long terme. « Parmi les supporteurs, il y a aussi des hommes d’affaires, des entrepreneurs. Cette compétition est une vitrine aussi politique qu’économique, lors de laquelle chacun pourra constater que le climat des affaires est bon », explique Amadou Coulibaly.
Une stratégie divergente de celle de ses voisins. En quelques années, la Côte d’Ivoire a perdu plusieurs de ses alliés dans une région qui s’est fracturée en deux camps rivaux. Au sein de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, M. Ouattara s’est montré parmi les plus intransigeants face aux putschistes actuellement au pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger, et continue à suivre une voie radicalement différente. « Ils ont voulu divorcer avec la France, chasser leurs soldats, leurs diplomates ? Certains font appel à la Russie ? C’est leur choix. Pour nous, la France est un partenaire historique et stratégique, nous n’avons aucun problème avec elle et, comme pour d’autres partenaires, nous sommes accueillants », assume un conseiller du président ivoirien. Ce dernier est marié à une Française, Dominique Ouattara, ami de Nicolas Sarkozy et interlocuteur régulier d’Emmanuel Macron.
La présence des quelque 900 militaires des forces françaises en Côte d’Ivoire n’a jamais été remise en cause par Abidjan. La coopération au sein de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme, inaugurée en 2021, est vantée comme un modèle performant par un pays qui a réussi à contenir la menace terroriste ces dernières années. Depuis l’attentat de Grand-Bassam en 2016 et la série d’attaques à la frontière avec le Burkina Faso en 2020 et en 2021, le pays n’a pas connu d’incident notable, alors que les groupes djihadistes gagnent du terrain au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
« Cette CAN, c’est l’occasion d’asseoir notre leadership en Afrique de l’Ouest, et même sur tout le continent », résume le porte-parole du gouvernement, qui conclut : « Le jackpot, ce serait la victoire des Eléphants », la sélection ivoirienne. Rien de tel pour s’offrir une popularité record à moins de deux ans de la présidentielle, une compétition que le parti au pouvoir n’entend pas perdre.
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