La folie des « sped up » et « slowed » versions sur TikTok : pourquoi ces chansons fâchent les producteurs
« Bloody Mary » de Lady Gaga, « Cool For The Summer » de Demi Lovato, « Sway » de Michael Bublé accélérées. « Hung Up » et « Frozen » de Madonna, « Je cours » de Kyo ralenties… On connaissait les remix, voici les versions « sped up », « slowed » et « reverb ». Le phénomène est apparu en 2018, s’est développé il y a deux ans sur TikTok, le réseau social préféré des jeunes pour ses vidéos courtes et ses chorégraphies personnalisées, et a explosé depuis six mois sur les réseaux sociaux et les plates-formes de streaming.
L’industrie du disque le suit de près. « Elle est arrivée de l’étranger et correspond au rythme de la génération Z (née entre 1997 et 2010), décrypte Judith Amsallem, directrice de la stratégie sociale créative chez Sony Music France. C’est l’équivalent actuel du remix, mais réalisé par et pour les fans d’un artiste. Cette pratique fait également ressurgir des titres du catalogue qui touchent une nouvelle audience, comme la chanson culte « Le bilan » des Nèg’Marrons — sortie en 2000 — en version accélérée. »
« Ce phénomène musical ne doit pas se faire aux dépens des artistes »
Qui écoute cela ? Arthur, 14 ans, gros consommateur de rap américain en streaming. « J’ai découvert les versions slowed sur TikTok, raconte l’adolescent francilien. Ces musiques ralenties m’apportent une ambiance calme, mais pas au point de s’endormir, comme l’ASMR. »
Son ami Melvin, lui, ne jure que par les versions accélérées, qu’il diffuse en boucle : « Plus j’écoute et plus j’aime leur son ». Lucie aussi : « Cela me rappelle le film Alvin et les Chipmunks, où des petits rongeurs reprenaient des tubes avec des voix accélérées, explique cette Bordelaise de 23 ans. C’est drôle, ça file la patate et ça fait danser. En discothèque, j’ai entendu récemment Say It Right, un vieux tube de Nelly Furtado, et Alors on danse de Stromae ! »
« Dans les clubs et surtout sur les réseaux, il se passe vraiment quelque chose, confirme Emmanuel de Buretel, le patron du label Because Music (Christine & The Queens, Manu Chao, Justice…) Ce phénomène musical est intéressant, mais il ne doit pas se faire aux dépens des artistes. La valeur de la musique est importante et, aujourd’hui, certaines personnes ne la respectent pas en la copiant sans autorisation et sans reverser de droits aux artistes ».
« C’est de plus en plus difficile de protéger le répertoire »
Les labels indépendants jugent le problème suffisamment massif pour alerter la ministre de la Culture, Rima Abdul Malak. « Elle a tout de suite compris le problème et lancé une réflexion, se félicite le boss de Because. Il faut une législation pour contrer ce parasitisme et obliger les plates-formes à faire le nettoyage. Quand vous avez des centaines de versions quasi identiques d’un même titre, c’est une pollution dans les playlists des utilisateurs, une pollution des plates-formes. Cela touche tous les artistes populaires, du jazz au rap. Et ce problème de parasitisme dépasse la musique, il touche et touchera de plus en plus aussi l’image, le cinéma… »
« C’est de plus en plus difficile de protéger le répertoire », poursuit Emmanuel de Buretel. Il cite un cas concret : « Si vous réalisez une sped up version d’un ou une artiste sur un réseau social, il est possible de faire en sorte que l’argent généré puisse revenir à l’interprète. C’est différent si des personnes livrent officiellement la version accélérée sur les plates-formes de stream sans l’accord de l’artiste : l’argent généré par les écoutes en streaming échappe aux ayants droit… jusqu’à ce qu’ils s’en aperçoivent. Parfois, les copieurs ont fait 5 millions de streams avant qu’on ne découvre leur version et on n’arrive plus à récupérer l’argent. »
« Quand c’est à petite échelle pour se faire plaisir sur TikTok ou Instagram, ce n’est pas grave, mais à grande échelle suivi d’une sortie sur les DSP (Spotify, Deezer, Apple…) et que cela génère beaucoup d’argent, les artistes se font vraiment flouer, autant financièrement qu’artistiquement, poursuit le patron de Because. La responsabilité n’incombe pas uniquement aux plates-formes de streaming qui devraient renforcer leur filtre mais surtout aux services d’auto-distribution (par lesquels les artistes passent pour diffuser leur musique) qui polluent de manière anarchique ces plates-formes avec des livraisons parasites quotidiennes. »
« Au lieu d’être à la traîne, on fait nos propres versions »
Pour contrer ces pratiques illégales, les labels et leurs artistes créent leur propre remix. Chez Because, Manu Chao a fait des versions « sped up » et « super sped up » de son tube « Me Gustas Tu ». « On essaye de trouver des solutions afin de protéger les droits des artistes tout en accompagnant la tendance, commente Emmanuel de Buretel. C’est une évolution technologique et culturelle, au lieu d’être à la traîne et se faire surprendre, on fait nos propres versions. C’est intéressant pour les artistes, car cela donne une seconde vie à leurs chansons. »
« Cette pratique peut s’intégrer de manière pertinente au sein d’une stratégie de développement d’un artiste, abonde Judith Amsallem, de Sony Music France. Notre mission est d’aider nos musiciens à appréhender ces nouveaux modes de consommation. »
Il poursuit : « Nous les accompagnons sur l’aspect créatif, technique mais également juridique pour qu’ils puissent mettre à profit ces nouvelles tendances, tout en protégeant leurs droits. C’est le cas récemment du rappeur Zola avec « Amber » dont la version accélérée compte près de 100 000 créations, ou encore de l’étoile montante de l’afrobeat Oxlade dont l’hymne « Ku Lo Sa » en sped up comptabilise 6 millions de créations sur TikTok. »
« Un tremplin pour de jeunes artistes »
« Dans certains cas, le remix est tellement bien fait que nous décidons avec l’artiste de le rendre officiel, ajoute le responsable du service streaming de Warner Music France, Amaël Marsaut. Je pense au « Nirvana » d’Aya Nakamura remixé par un DJ néo-calédonien, Steeve West, qui a cartonné en Indonésie et aux Philippines.
Il enchaîne : « Cela peut aussi être un tremplin pour de jeunes artistes. On a rendu disponible une version « sped up » d’un rappeur bordelais, Oussama, pour pousser la version originale. Sa chanson « Nsiti » a été en trend (tendance) sur TikTok et a fait 8 millions de streams. »
« C’est un vrai phénomène créatif, abonde Antoine Monin, le directeur de Spotify France et Benelux. Nous avons créé un profil — qui compte 17 millions d’auditeurs — et des playlists dédiées, nous avons même des podcasts ralentis. Mais il y a aussi une explosion depuis six mois des versions réalisées sans l’accord des artistes et des ayants droit. Nous sommes de plus en plus vigilants avec ces derniers pour les déceler et les enlever de la plate-forme. Car c’est du piratage. »
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