La France doit-elle réviser sa doctrine de coopération industrielle de Défense ? – Meta-Defense.fr

Peu après son accession à l’Elysée en 2017, le président Emmanuel Macron entreprit de donner corps à un des objectifs clés de son action internationale et européenne, en s’accordant avec la Chancelière allemande Angela Merkel pour faire du couple franco-allemand le pivot de l’émergence d’une Europe de la Défense.

Pour y parvenir, les deux chefs d’Etat annoncèrent le lancement de 5 grands programmes industriels de défense franco-allemands : l’avion de combat de nouvelle génération SCAF pour remplacer à horizon 2040 les Rafale français et Typhoon allemands; le char de combat de nouvelle génération MGCS pour remplacer en 2035 les Leclerc et Leopard 2; le programme CIFS d’artillerie à longue portée pour le remplacement des Caesar et Pzh2000 ainsi que des LRU de l’Armée de Terre et de la Bundeswehr; l’avion de patrouille MAWS pour le remplacement des Atlantique 2 et des Orion P3C ainsi que le programme Tigre III et son missile antichar à longue portée, pour moderniser la flotte d’hélicoptères de combat Tigre et remplacer les Hellfire et Spike actuellement employés.

Lancés alors que les tensions entre Angela Merkel et Donald Trump étaient à leur paroxysme, ces programmes s’étiolèrent rapidement lorsque Berlin et Washington adoucirent leurs positions, et encore davantage après l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche.

L’annonce de l’acquisition de P8A Poseidon de Patrouille Maritime pour remplacer les P3C Orion de la Luftwaffe, a sonné le glas du programme MAWS, même si Berlin s’en défend

C’est ainsi que successivement, le Tigre III et son missile, le système d’artillerie CIFS et l’avion de patrouille maritime MAWS furent, si pas strictement abandonnés, Berlin n’ayant jamais arbitrés ouvertement à leurs sujets, en tout cas mis aux oubliettes jusqu’à ce que Paris entreprennent de developper ces capacités d’une autre manière, face à la pression opérationnelle et aux échéances qui se dessinaient.

Après avoir frôler l’explosion en vol autour des tensions opposants Dassault et Airbus DS au sujet du pilotage du premier pilier du programme SCAF, la conception de l’avion de combat NGF lui même, celui-ci finit par être sorti de l’ornière il y a peu, pour lancer la phase de conception du prototype, à grand renfort d’une intervention ferme et déterminée des ministres de tutelles français, allemand et espagnol, mais non sans accuser un retard significatif ayant amené la France à lancer un programme Rafale F5 beaucoup plus ambitieux et donc capable d’assurer l’interim tant dans le domaine opérationnel que commercial.

Quant au programme MGCS, il est aujourd’hui à l’arrêt, notamment depuis que Berlin ait imposé l’intégration de Rheinmetall venant déstabiliser en profondeur le partage industriel équilibré initial entre le français Nexter et l’Allemand KMW, pour l’occasion rassemblés dans la coentreprise KNDS.

En outre, celui-ci fait désormais face à la reprise de la demande mondiale en matière de chars lourds suite à la guerre en Ukraine, entrainant une reconfiguration profonde du marché et donc d’importants glissements de calendriers potentiellement très bénéfiques pour l’industrie allemande, mais catastrophiques pour l’industrie et les armées françaises.

Le bouleversement du marché des chars lourds suite à la guerre en Ukraine, a remis le Leopard 2 dans sa nouvelle version A8 sur le devant de la scène, entrainant un report du programme MGCS

A ce tableau déjà largement entamé au sujet de l’éventuelle construction de l’Europe de la défense sur la base du couple franco-allemand, le nouveau chancelier Olaf Scholz a annoncé, fin aout 2022, le lancement de l’initiative European Sky Shield, visant à mutualiser et organiser les moyens de détection et d’engagement des pays européens dans le domaine de la lutte anti-aérienne et anti-missile.

Si 14 pays européens ont rejoint l’initiative à son lancement, la France n’y participe pas, sans que l’on sache vraiment s’il s’agit d’un refus de Paris ou d’une initiative allemande ayant volontairement exclu la France et surtout ses solutions industrielles dans ce domaine.

De fait, force est de constater que les objectifs visés en 2017, ne sont plus d’actualités, alors que nul n’est en mesure de prédire si MGCS et même SCAF arriveront bien à leur terme. Mais les difficultés rencontrés par Paris ces dernières années avec l’Allemagne, ne sont pas spécifiques à ce pays, loin s’en faut.

En effet, traditionnellement, la France considère ses voisins directs (Allemagne, Italie, Espagne, Royaume-Uni et Belgique), comme des partenaires potentiels dans ce domaine, et a multiplié les initiatives ces dernières décennies à ce sujet, sans qu’elles aient connu de meilleures destinées que les programmes franco-allemands.

Le drone de combat Taranis de BAe avait été développé, comme le Neuron, dans l’optique du programme FCAS franco-britannique, annulé par Londres en 2017

Ainsi, il convient de se rappeler le retrait unilatéral de Londres des programmes PA2 visant à concevoir un modèle de porte-avions commun, puis FCAS qui devait concevoir un drone de combat, ou encore des destroyers anti-missiles communs à la France, l’Italie et la Grande-Bretagne.

Par ailleurs, des initiatives lancées lors des accords de Lancaster House, il ne subsiste que le programme de guerre des mines navales et le missile antinavire léger ANL/Sea Viper proches de leur entrée en service, et le programme de missiles de croisière FMC/FMAN qui, après de nombreux stop&go, semblent désormais sur une trajectoire solide pour une entrée en service en 2028.

La situation n’est guère meilleure concernant la coopération avec l’Italie, avec qui la France a efficacement conçu le système anti-aérien SAMP/T Mamba et le missile Aster, ainsi que le destroyer anti-aérien Horizon après le retrait des britanniques, mais qui s’est heurtée à de profondes divergences concernant le programme de frégate FREMM dont les modèles français et italiens ne partagent que 15% des composants, et encore davantage à l’initiative ayant visée à rapprocher Fincantieri et Naval Group, pour au final ne donner naissance qu’à l’initiative Naviris bien loin de « l’Airbus Naval » initialement envisagée.

Les coopérations avec l’Espagne ont été moins nombreuses et moins ambitieuses, ceci expliquant qu’elles se sont souvent bien passées, en dehors de celle ayant visé un rapprochement entre DCNS (devenu depuis Naval Group) et Navantia dans le domaine des sous-marins pour concevoir le Scorpène, qui se termina devant les tribunaux sur des accusations de pillage industriel de DCNS contre son partenaire espagnol, et le retrait de Madrid du programme Scorpène pour developper son propre modèle, le S-80.

Les FREMM italiennes et françaises ne partagent que 15% de leurs composants

Dans les faits, seule la Belgique, pourtant vertement critiquée pour son choix du F-35 plutôt que d’un appareil européen, en particulier par la France, s’est montrée un partenaire solide dans le domaine de la défense ces dernières années, avec le programme CaMo pour doter les armées de terre des deux pays des mêmes matériels et doctrines pour une grande interopérabilité, et le programme McM de guerre des mines confiés à Naval Group et au belge ECA, du fait des pressions de la partie belge sur la partie néerlandaise du programme.

On le voit, tout indique que la doctrine visant à considérer ses voisins directs comme les partenaires privilégiés de la France pour le développement de programmes industriels de défense, est loin d’être efficace, bien au contraire.

Non seulement a t elle un taux de réussite particulièrement faible, ce quel que soit le pays, mais elle engendre, le plus souvent, des délais et des surcouts venant handicaper l’effort de défense français, et parfois l’effort industriel lui-même.

A l’opposée de ce spectre, se trouvent les clients de l’industrie de défense française, ceux-là même qui permettent à la France de conserver une industrie de défense globale et efficace, et qui contribuent de manière très sensible au financement de l’effort de défense national.

Il s’agit de pays comme la Grèce et la Belgique en Europe, l’Egypte, le Qatar et les Emirats Arabes Unis au Moyen-Orient, de l’Inde et probablement de l’Indonésie en Asie, ainsi que le Brésil et dans une moindre mesure, l’Argentine, en Amérique du Sud.

Paradoxalement, les plus importants clients de l’industrie de défense française ne sont pas les partenaires privilégiés de Paris pour les programmes industriels de défense en coopération

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