”La France est devenue toxique pour ses alliés sur le continent africain”

Entretien avec Nina Wilén, directrice du programme Afrique de l’Institut Egmont pour les relations internationales, sur la situation au Sahel marquée par une multiplication de coups d’États.

Vous avez récemment publié sur Rubicon.org, une plateforme francophone d’analyse des questions internationales, de sécurité, de défense et de politique étrangère, un article cosigné avec Yvan Guichaoua, enseignant à la University of Kent à Bruxelles sur le coup d’État au Niger. Le titre de cet article : Un coup d’État singulier ? Qu’est-ce qui le distingue des récents coups dans la Sahel ?

On peut dire qu’il y a plusieurs événements qui se sont enchaînés et qui sont à l’origine de ce coup d’État, mais il n’y a pas un narratif simple. Il faut d’abord se souvenir que le président démis, Mohamed Bazoum, a toujours eu des relations assez tendues avec les militaires. Ces militaires étaient déjà en place sous le régime précédent du président Issoufou. Et si ces militaires ont été loyaux vis-à-vis d’Issoufou, la situation était différente avec Bazoum qui a tenté de manœuvrer, notamment, en septembre 2022, pour éloigner un peu le général Tiani, qui a finalement mené le coup d’État. Selon ce qu’on a entendu, Bazoum a fait marche arrière dans ce dossier sur les “conseils” d’Issoufou. Ce qui montre déjà que Bazoum se méfiait de Tiani. Il faut aussi savoir que Bazoum est quelqu’un qui a la réputation d’être très franc, sans langue de bois. Il ne s’est pas fait des amis dans les rangs militaires quand il a accueilli les troupes françaises qui avaient dû quitter le Mali. Il avait aussi une approche différente des pays voisins par rapport aux djihadistes, il ne misait pas tout sur le militaire. Il avait ainsi mis sur pied des projets de déradicalisation qui n’ont pas toujours été efficaces mais qui ont rencontré certains succès. Il a aussi tenté de négocier avec ce qu’il appelle les enfants perdus du Niger, c’est-à-dire des djihadistes nationaux. Ces deux approches n’ont pas toujours été très appréciées par les militaires nigériens qui voulaient une approche plus dure.

Nina Wilèn, directrice du programme Afrique de l’Institut Egmont. ©DR

Peut-on dire que les coups d’État militaires du Mali et du Burkina Faso ont gonflé le moral de leurs confrères nigériens ?

Je pense que cela leur a donné un peu de courage. On dit souvent que les coups d’État sont contagieux. On voit ainsi que quand un pays a connu plusieurs coups d’États qui ont marché, d’autres vont suivre. L’histoire du Niger suggère déjà que le risque de coup d’État est élevé. Si, en plus, ces militaires voient que leurs voisins sont passés avec succès à l’action, ça renforce leurs convictions. On a vu ainsi que le général Tiani, à la tête de ce coup au Niger, a rapidement reçu le soutien des autres haut gradés des autres composantes de l’armée nigérienne.

On voit que certains plaident toujours pour le retour du président élu à la tête de l’État. Est-ce crédible près de deux mois après le coup d’État ?

Ça me paraît de moins en moins probable. Mais il faut remarquer que le président Bazoum n’a pas encore démissionné, ce qui est quand même impressionnant. Il vit depuis près de deux mois détenu dans son palais avec sa femme et son fils. On vient de voir aussi qu’il avait pris des avocats pour réinstaurer un ordre constitutionnel. C’est une situation unique et ça montre que lui n’a pas abandonné son combat pour revenir au pouvoir. Mais il faut être lucide et constater que plus le temps passe, plus c’est difficile de mener ce combat…

Dans ce sens, on a vu que plusieurs pays, même européens, ont repris leur coopération avec le nouveau régime…

Je pense qu’il y a un côté pragmatique mais aussi une certaine lassitude par rapport à la multiplication des coups d’État.

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Les discours du président Macron, inflexible, n’ont-ils pas joué contre Bazoum en mobilisant le peuple derrière les putschistes ? Bazoum apparaissant du coup comme un homme de la France par rapport aux militaires qui défendaient une certaine idée du Niger indépendant ?

Ce qui est certain, c’est que les militaires ont changé leur narratif depuis leur arrivée au pouvoir. Ils avaient d’abord mis en avant la question de la sécurité qui s’était, selon eux, détériorée sous Bazoum, ce qui n’était pas vrai. Ils mettaient aussi en avant la mauvaise gouvernance, ce qui n’était pas vrai non plus, même s’il y avait de la corruption elle était moindre que sous le précédent régime. Sans oublier que les militaires que l’on retrouve dans la junte faisaient partie de cette élite qu’ils critiquent et qu’ils présentent aujourd’hui comme corrompue. Ils ont rapidement changé ce narratif en puisant dans ce qui se fait au Mali et au Burkina Faso voisins, les deux pays qui ont aussi installé des juntes au pouvoir. Ils ont d’abord insisté sur la nécessité de faire front face à la menace d’une intervention militaire de la Cedeao et ensuite en pointant un deuxième ennemi externe qui est la France. Ils ont rapidement focalisé l’opinion publique sur la nécessité d’évacuer les troupes et l’ambassadeur français. Le président Macron n’a pas vraiment aidé Bazoum avec ses discours assez tranchants.

Vous parlez de la Cedeao qui a menacé d’intervenir. Jusqu’ici elle n’a pas bougé et plus le temps passe plus on a le sentiment qu’elle ne bougera pas.

Ce n’est peut-être pas trop tard mais les chances de réussite s’amenuisent fortement. On dit généralement que s’il doit y avoir une intervention externe, ça doit se passer dans les 24 heures. Ici, on a vu que la Cedeao a mis 3/4 jours pour réagir et poser un ultimatum. Entre-temps les militaires nigériens ont eu le temps de se coordonner un peu entre eux. Qui plus est, l’ultimatum était d’une semaine, tout le monde sait qu’il n’était pas possible de mettre sur pied une armée pour intervenir en une semaine. Souvenez-vous de la Gambie où il y avait un consensus de tous les pays de la Cedeao pour intervenir militairement, il a fallu 6 semaines pour mettre sur pied une force militaire. Cet ultimatum d’une semaine a donc été très contre-productif d’autant qu’il n’y avait pas de concertation avec l’Union africaine et pas de soutien de la population dans la région.

Je pense que cette décision a été prise dans l’émotionnel. La Cedeao a voulu se montrer très ferme, surtout après les échecs enregistrés au Mali et au Burkina Faso. Le président de la Cedeao, le président du Nigeria Tinubu, voulait aussi marquer le coup mais il n’a pas calculé les conséquences en si cet ultimatum n’était pas suivi d’une action. Je pense aussi qu’en cas d’intervention extérieure, une des premières victimes aurait été le président Bazoum. Il serait donc devenu très difficile de rétablir l’ordre institutionnel.

On a vu aussi que les Américains, qui ont aussi une base militaire au Niger, ont été beaucoup plus pragmatiques que les Français. Faut-il y voir un divorce entre la France et les États-Unis en Afrique ?

Je pense que la France est devenue toxique comme partenaire ou comme alliée pour les gouvernements africains de la région mais aussi pour les pays occidentaux, comme mon collègue Michael Shurkin l’a noté. On veut désormais essayer de se distancier de Paris. Ici, c’est la première fois que les États-Unis ont essayé de prendre une approche différente de la France. Cela montre aussi à quel point ils trouvent que leur base pour les drones à Agadez est stratégique pour poursuivre la lutte contre les djihadistes dans la région.

Le bon et le mauvais coup d’État africain

On a donc le sentiment que la junte militaire nigérienne va s’installer pour un certain temps à la tête du pays. On a déjà le Mali, le Burkina Faso, faut-il craindre d’autres coups de force dans la région ?

Il y a un effet de contagion. Je ne pense pas qu’on en a fini avec la vague actuelle des coups. Je ne sais pas où, je ne sais pas quand, mais je pense que d’autres vont suivre, peut-être même au Niger.

Même si les putschistes réussissent à prendre le pouvoir, la suite sera compliquée pour ces militaires qui ont promis de faire mieux que les civils sur le plan sécuritaire ?

Tout à fait. Les statistiques de Acled (Armed Conflict Location and Event Data Project) montrent une augmentation de 44 % de violence politique dus aux groupes terroristes depuis que la junte a pris le pouvoir. En fait, la junte se concentre sur son installation au pouvoir, sur les luttes contre les menaces intérieures et extérieures contre son pouvoir. Elle laisse du coup prospérer les djihadistes avec des conséquences très dommageables. Regardez le Mali, les accords de paix signés en 2015 et qui survivaient jusqu’ici ont dernièrement volé en éclat.

Vous parlez du Mali. Dans ce pays, il y a un acteur supplémentaire qui est le groupe de mercenaires russes Wagner. Or, justement, la violence redouble au nord du pays. Que font réellement les mercenaires de Wagner au Mali ?

On les retrouve au côté de l’armée malienne et ils ont vraiment ciblé certaines communautés qui ont fourni le plus de djihadistes, comme les Peuls. On a aussi vu qu’en chassant les terroristes, ils ont exécuté énormément de civils.

On voit que face au djihadisme, aux mouvements séparatistes, la réponse militaire ne fonctionne pas. Que peut-on faire ? Amenez tout le monde de force à la table de négociation ?

La solution doit être politique mais pour cela il faut qu’il y ait une vraie volonté politique. Or, pour le moment cette volonté n’est ni dans le camp des autorités maliennes, ni dans celui des djihadistes ou des séparatistes.

Au gré de ces derniers mouvements africains, on a aussi vu émerger le poids d’une nouvelle forme de communication à travers les réseaux sociaux qui s’enflamment. Twitter, WhatsApp jouent un rôle incroyable. Les pouvoirs semblent dépassés ?

Exact, il faut tenter de les prévenir, si on n’y parvient pas, on est incapable de les combattre de manière efficace. On a vu venir mais on n’a pas pu réagir assez vite. On sait aujourd’hui, grâce à des études, que les fake news se répandent six fois plus vite que les vraies informations. Face à ce péril, ce qui s’est montré le plus efficace jusqu’ici, c’est l’éducation, la formation des enfants de très bas âge jusqu’aux adultes sur comment vérifier les sources. Mais avec l’arrivée de l’intelligence artificielle c’est toujours plus compliqué de faire la différence. Si on transpose cette situation au Mali ou au Niger où une grande partie de la population est analphabète, on se rend compte que c’est très difficile d’y mener ces études d’analyse critique des informations.

Cette désinformation, souvent venue de Moscou, est essentiellement ciblée sur la France, pourquoi ?

La Russie a en effet ciblé la France et elle constate que ça marche très bien. La France a une histoire coloniale dans la région et, jusqu’ici, Paris a été très mauvais au niveau de la communication stratégique, comme lors de l’opération Barkhane. La communication consistait à dire “Barkhane vous surveille”, ça a été vécu comme une sorte de grand frère omniprésent plutôt que comme un protecteur. C’était une erreur stratégique à laquelle il faut ajouter le fait que la France est aussi l’acteur le plus visible dans cette région et dans une bonne partie du continent. Il ne faut pas occulter non plus le rôle de certains responsables politiques qui ont eu un ton assez arrogant qui n’a pas vraiment pas aidé.

Que cherche la Russie en ciblant la France ?

Je pense que ce n’est pas seulement la France. La Russie a besoin de nouveaux marchés. Si elle veut accroître ses positions quelque part, ce sera en Afrique. En Occident, ce sera très compliqué, elle est isolée, elle doit faire face à des sanctions, donc elle se déploie en Afrique pour essayer de compenser son manque d’influence dans le reste du monde.

L’URSS a été présente en Afrique au moment des guerres d’indépendance ou dans la lutte contre l’apartheid…

Oui, ils ont joué un rôle dans certains pays de la région mais c’est aussi un faux narratif parce qu’ils se montrent comme l’alternative anticoloniale face à l’Europe mais, dans le même temps, ils essaient aujourd’hui de coloniser l’Ukraine.

On a le sentiment que c’est une technique qui fonctionne aussi parce que c’est un message très simple, les bons d’un côté, les mauvais de l’autre…

On sait que les narratifs simples, cohérents, qui peuvent avoir un lien avec ce que la population a vécu, sont très efficaces. Ils sont donc sur un terrain assez fertile avec ce narratif anticolonial.

Impossible de parler de la Russie sans évoquer Wagner. Dans le Sahel, ils sont au Mali, peuvent-ils s’introduire auprès des autres juntes militaires ?

Il y a une nouvelle alliance de défense des États du Sahel qui a été signée la semaine dernière entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Elle prévoit que les trois pays se portent mutuellement secours en cas de rébellion ou d’agression extérieure. Lors de sa signature à Bamako, plusieurs témoignages ont signalé la présence d’un représentant des services du renseignement militaire russe, le GRU. Cette alliance est un message clair pour la Cedeao. C’est aussi l’institutionnalisation des discours qui ont été tenus par les juntes depuis la menace d’une intervention militaire par des troupes de la Cedeao. Mais Wagner étant déjà au Mali et ces trois pays se promettant assistance, il n’est pas fou de penser que la Russie va essayer d’avancer ses pions, via ses mercenaires ou sous d’autres formes. Mais au nord du Mali, on voit aussi la résurgence d’un front indépendantiste et on se rend compte que Wagner n’est pas très efficace face à ce nouveau front, ce qui peut à terme avoir des conséquences sur la réputation de ces mercenaires dans la région.

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Peut-on dire que Wagner joue gros dans la région ? Que ces mercenaires sont obligés d’avoir des résultats rapidement ?

Pas tant que ça, ça fait près de deux ans qu’ils sont au Mali, ils n’ont pratiquement pas de résultat et il n’y a pas de voix qui s’élèvent sur la scène nationale. Certes, le pouvoir militaire, très autoritaire, empêche peut-être ces voix de s’élever mais le constat est évident, malgré le peu de résultats de ces mercenaires, malgré les massacres de civils, comme en mars 2022 à Moura où il y a eu plus de 500 personnes tuées, il faudra du temps pour que l’on puisse voir un rejet de Wagner mais je pense que ça viendra. Ces mercenaires ont aussi ciblé certaines communautés qui fournissent le plus de djihadistes, comme les Peuls. Du coup, les autres communautés ne bougent pas.

Le dernier coup d’État en Afrique s’est déroulé un peu plus au sud, au Gabon. Certains ont parlé d’un coup d’État salutaire. Il est quand même difficile de comprendre ce deux poids deux mesures ?

Chaque coup d’État est un assaut contre les règles démocratiques, contre l’état de droit. Certes, le contexte est différent. Au Gabon, depuis des années, il n’y avait pas de cadre légitime, il est donc difficile de parler de violation des règles démocratiques. Mais il faut avoir une cohérence dans le traitement de ces coups d’État même si les situations sont très différentes. Mais pour en arriver là, il faut une ligne de conduite. On ne peut pas soutenir un régime arrivé au pouvoir suite à des élections irrégulières et en même temps applaudir quand il est renversé par un coup d’État.

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