La France est une personne. Cette phrase, tirée de la préface de la monumentale Histoire de France de Jules Michelet, m’a toujours fait rêver. Adolescente, sur les rives sud de la Méditerranée, depuis ma Tunisie natale, j’imaginais tour à tour une France chevaleresque sous les traits de d’Artagnan, impétueuse dans le costume de Cyrano de Bergerac, gouailleuse dans l’esprit d’Audiard, glorieuse dans le sillon de Charles de Gaulle et frondeuse sous la plume de Denis Tillinac.
Mille et un visages défilaient ainsi dans le kaléidoscope de mon imagination. Mais à chaque fois, une seule figure revenait en boucle comme si le croupier du casino de ma vie s’arrangeait pour qu’un même numéro me soit en permanence attribué. Ce numéro, ou plutôt cette figure, est celle de l’agriculteur. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours imaginé la France en mère nourricière, y compris et surtout du point de vue de la nourriture de l’âme.
L’agriculture en est l’incarnation charnelle et même sensuelle
Dans ce domaine, l’agriculture en est l’incarnation charnelle et même sensuelle. Si les agriculteurs sont tellement enracinés dans nos cœurs, c’est parce qu’ils sont le tabernacle d’une mémoire préservée et les continuateurs d’une geste immémoriale. Mais pour combien de temps encore ? La colère des agriculteurs est en train d’essaimer un peu partout en Europe. Les images qui nous parviennent, en particulier d’Allemagne, sont impressionnantes.
Il y a bien sûr des spécificités locales à ces mouvements européens, telle la décision désormais différée de supprimer l’avantage fiscal sur le gazole agricole par le gouvernement Scholz, toutefois c’est un même sentiment de mépris et d’abandon qui fait grossir les rangs des cortèges en Pologne, aux Pays-Bas. Et bientôt en France ? Déjà, il y a quelques semaines, des agriculteurs français ont retourné des panneaux en guise de protestation à l’entrée de plusieurs villes.
Dans ce genre de rassemblement, point de voitures brûlées, de vitrines cassées ou de policiers caillassés, les agriculteurs, des gens raisonnables, expriment leur souffrance avec dignité et respect. C’est une bonne chose pour notre pays mais, hélas, ce n’est pas la meilleure manière de se faire entendre. Ainsi va la France.
Les agriculteurs savent d’où ils viennent et ne se laisseront pas enfermer dans la chambre froide des éternels oubliés
Auprès de certains politiques hors-sol qui planent sur la terre comme la neige frivole de ce mois de janvier, le sujet des agriculteurs suscite au mieux une commisération passagère, au pire une tirade imbibée d’idéologie pour dénoncer l’ombre brune de l’extrême droite derrière des femmes et des hommes dont l’unique objectif est de survivre en tenant compte du carcan des normes, de la folie des injonctions contradictoires et de la surveillance obtuse et presque maniaque de la Commission européenne.
Malgré ce sombre tableau, les révoltés de la terre résistent. Il faut dire qu’ils sont faits d’un bois qui ne plie pas au premier coup de vent et ne se casse pas sous le poids du catéchisme eurolâtre des ravis de la crèche bruxelloise. À l’inverse de l’Homo festivus de Philippe Muray, ils ne sont pas sortis de l’Histoire et ne se racontent pas non plus d’histoires. Parce qu’ils font partie d’une France qui ne s’excuse pas d’exister, les agriculteurs savent d’où ils viennent et ne se laisseront pas enfermer dans la chambre froide des éternels oubliés.
Les Français préféreront toujours ceux qui ont façonné nos paysages à ceux qui cherchent à les enlaidir
Pour cela, ils pourront toujours compter sur le soutien des Français. La population, contrairement à certains dirigeants, ne les prendra jamais pour des veaux. En parlant de veaux, ou plutôt de vaches, il n’y a pas si longtemps, le président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, a publié un rapport (celui-ci ne fut pas du tout retardé) enjoignant à réduire le cheptel bovin en France. Pour respecter les engagements climatiques de notre pays, d’éminents experts ont conclu qu’il fallait réduire le nombre de vaches, le tout sous les applaudissements d’écolos urbanisés aux discours dégoulinants de moraline sucrée.
Las, tous ces « docteurs ès vaches » n’avaient pas prévu la polémique nourrie par des peuples supportant de moins en moins des diktats maquillés en progressisme bon teint. Les Français préféreront toujours ceux qui ont façonné nos paysages à ceux qui cherchent à les enlaidir. Ils opteront toujours pour ceux qui s’enracinent dans la terre plutôt que pour ceux qui baignent dans le marigot de la superficialité et de l’immédiateté. Ils voteront toujours pour ceux qui incarnent les hautes vertus à l’inverse de ceux qui piétinent les nobles valeurs.
Ils sont le conservatoire des rites ancestraux et les gardiens d’un passé qui se conjugue parfaitement au futur.
Malgré ce soutien constant, les agriculteurs sont aujourd’hui fatigués d’entendre dire ce qu’ils doivent faire, usés d’être suspectés de revendications extrêmes. Telle une armée d’infortune, leurs pas se font de plus en plus lourds sur le sol de leur labeur. Ne cessons pas de leur rappeler combien ils enluminent cette terre. Qu’ils soient français, allemands, polonais ou d’autres contrées, les agriculteurs de tous pays racontent la grande histoire de leurs nations à travers de profonds sillages et de discrets chemins de bocage.
Ils sont le conservatoire des rites ancestraux et les gardiens d’un passé qui se conjugue parfaitement au futur, n’en déplaise à ceux qui veulent les enfermer dans l’horloge d’un temps révolu. Comme l’a écrit le géographe Paul Vidal de La Blache, « l’homme a été, chez nous, le disciple longtemps fidèle du sol ». Soyons donc fidèles à nos agriculteurs. Si la France est une personne, elle est avant tout un agriculteur.
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