la hausse des prix ne profite pas aux petits producteurs ivoiriens

« On a tous les yeux rivés sur nos portables, on ne comprend pas », résume, irrité, Sédric Konan, cultivateur de cacaoyers et propriétaire de 6 hectares à Grand-Bereby, dans le sud-ouest du pays. « Aujourd’hui, on a accès à l’information, on sait ce qui se passe dans le monde et on se demande comment le cacao peut se vendre si cher, alors que nous producteurs, on ne touche rien de plus ». La question agite actuellement le million de cultivateurs ivoiriens qui assurent 45 % de l’approvisionnement mondial de cacao mais ne reçoit que 6 % des gains générés par l’industrie du chocolat.

En Afrique de l’Ouest principalement, les effets conjugués du vieillissement des plantations, des épisodes climatiques extrêmes (fortes pluies puis sécheresse), et de la maladie du « swollen shoot » qui ravagent les cacaoyères, vont entraîner une chute de la production mondiale d’au moins 11 % pour la campagne 2023-2024, selon les projections de l’Organisation internationale du cacao.

Par conséquent, le cours atteint des sommets sur les marchés. « La baisse de la production n’est pas conjoncturelle ou inattendue, précise François Ruf, ancien chercheur du Cirad, et spécialiste de la filière, nous documentons depuis des années comment la déforestation, l’appauvrissement des sols et les maladies conduisent inévitablement à une chute de la production et à une flambée des cours. Ce modèle se répète depuis 4 siècles et est donc probablement en train de rattraper la Côte d’Ivoire et le Ghana ».

L’amertume des producteurs de cacao

Le sentiment d’injustice des producteurs ivoiriens est alimenté par les inégalités entre les acteurs de la filière. Les producteurs camerounais, portés par l’envolée des prix, cèdent leur cacao à 4 225 francs le kilo (6,44 €) quand les cultivateurs ivoiriens l’échangent 4 fois moins cher, à 1 000 francs CFA (1,52 €).

En cause, une particularité en Côte d’Ivoire : la fixation bi annuelle des prix par le Conseil Café-Cacao (CCC), une institution étatique. Les achats de cacao sont ainsi organisés sous forme de « promesse de vente », avant la campagne de récolte. Le système, hérité de la période coloniale, est justifié par la nécessité de protéger le petit producteur des aléas du marché international mais, il est dénoncé depuis longtemps par les syndicats de producteurs et par les experts du secteur.

« Aucun planteur ne siège au conseil d’administration du CCC, nous ne savons pas comment s’organisent les ventes et sur quels critères ce prix est fixé, il n’y a aucune concertation avec les producteurs », s’insurge Michel Seuh, président du syndicat autonome des producteurs de café et de cacao de Côte d’Ivoire (SYNAPROCCI). L’expert François Ruf confirme : « les fonds de stabilisation initialement prévus pour dédommager les cultivateurs servent à financer la construction de routes, le paiement des fonctionnaires, ou toutes autres dépenses qui ne concernent pas directement les planteurs ». Selon la loi, l’État de Côte d’Ivoire doit reverser 60 % des recettes des ventes de cacao à ses producteurs. Les syndicats estiment que cette disposition n’est pas appliquée.

En 2019, la Banque Mondiale, connue pour sa retenue avait qualifié la filière cacao de « peu inclusive » – 54 % des planteurs vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 1,20 dollar par jour – mais également « peu respectueuse de l’environnement » – près de 90 % des forêts ivoiriennes ont été détruites depuis 60 ans, principalement en raison de la culture du cacao.

Tuer la poule aux œufs d’or

« L’État de Côte d’Ivoire pourrait tuer la poule aux œufs d’or », commente François Ruf qui préconise que le CCC réduise ses taxes sur les ventes pour les reverser aux producteurs. Outre l’enjeu de la colère sociale, les petits producteurs, faute de revenus décents, pourraient finir par abandonner le cacao au profit d’autres cultures. « Les prix pratiqués aujourd’hui n’encouragent pas la jeune génération à prendre le relais », appuie Abelle Gallo, président de l’ONG ID-COCOA. De plus en plus, les cultivateurs délaissent leurs cacaoyers improductifs, pour favoriser l’hévéa ou le palmier à huile, cultures tout aussi néfastes pour les sols.

Le cultivateur Sédric Konan, également à la tête de l’Urec (l’Union des interrégionales des sociétés coopératives), perçoit cependant les avantages de la situation. « Les paysans commencent enfin à comprendre ce qu’on leur explique depuis des années », confie celui qui se bat pour la réduction de l’utilisation des pesticides, des herbicides, et pousse à la diversification des activités paysannes vers le maraîchage, l’apiculture, le manioc, la pisciculture ou la transformation des produits issus du cacao.

La culture du cacao en Côte d’Ivoire peut-elle survivre au changement climatique et au vieillissement des vergers ? La hausse record des prix contribue à alimenter les débats qui occupent les experts depuis de nombreuses années déjà.

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