« La journée de l’esclavage en France hexagonale, c’est le 10 mai, pas le 27 avril »

Les choses sont claires : depuis le décret du 31 mars 2006, en France hexagonale, la date de la commémoration de l’esclavage est fixée au 10 mai. Chaque année, ce jour-là, une cérémonie est organisée à Paris. Une cérémonie analogue est prévue dans chaque département hexagonal à l’initiative du préfet, ainsi que dans les lieux de mémoire de la traite et de l’esclavage.

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Contrairement à ce qu’on imagine, la politique mémorielle française de l’esclavage est aussi ancienne que la première abolition, le 4 février 1794. Dès l’année suivante, le 4 février 1795, l’émancipation était fêtée dans les colonies où elle avait été effective (Saint-Domingue, Guadeloupe et Guyane). Le 4 février 1798, Pierre Thomany, un député de Saint-Domingue, descendant d’esclaves, proposait que ce 4 février devienne officiellement une journée de fête nationale dans les colonies. Le coup d’État de Bonaparte n’empêcha pas Toussaint Louverture de choisir le 4 février 1801 pour envahir la partie espagnole de Saint-Domingue et y proclamer la liberté générale, ce qui contribua sans doute à sceller son funeste destin. Et c’est le 4 février 1802 que l’expédition chargée par Bonaparte de rétablir l’esclavage se présenta devant Port-au-Prince, par ruse sinon par provocation. Ce rétablissement de l’esclavage par la République, que Bonaparte avait prise en otage, effaça évidemment la date du 4 février de la mémoire nationale.

Le choix de la date

Bien que l’esclavage ait été aboli une seconde fois le 27 avril 1848, il fallut attendre un décret du 23 novembre 1983 pour que la République, reprenant l’idée initiale de Thomany, fixe, pour les six collectivités territoriales d’outre-mer concernées, une date de commémoration : 27 avril à Mayotte, 22 mai en Martinique, 27 mai en Guadeloupe et à Saint-Martin, 10 juin en Guyane, 9 octobre à Saint-Barthélemy et 20 décembre à La Réunion. Ces journées sont chômées.
À la suite du programme « La Route de l’esclave », lancé en 1994 par l’Unesco, sous l’impulsion d’Haïti, le cent cinquantième anniversaire de la seconde abolition de l’esclavage, le 27 avril 1998, durant la cohabitation Jospin-Chirac, a marqué un tournant dans la politique mémorielle française.

Le gouvernement Jospin, qui magnifia cette journée du 27 avril, fut accusé de vouloir principalement rendre hommage aux abolitionnistes – et en particulier à Schoelcher – au détriment des victimes. En réaction, une marche silencieuse réunissant plusieurs dizaines de milliers de Français se revendiquant descendants d’esclaves fut organisée le 23 mai 1998, puis, sous la pression des associations, plusieurs projets de loi furent déposés, dont deux tendaient à déclarer l’esclavage résultant de la traite transatlantique et dans l’Océan indien, crime contre l’humanité. Les propositions furent finalement jointes et discutées en commission. Si la qualification de crime contre l’humanité fut retenue, la pénalisation du négationnisme et les réparations pour les descendants d’esclaves furent écartées par la majorité de l’époque.

« La cérémonie présidentielle du 10 mai, longtemps organisée à Paris dans les jardins du Luxembourg n’a donc plus lieu d’être. »

La loi définitive, adoptée par le Parlement le 10 mai 2001, par suite du vote du Sénat, et promulguée le 21 mai, prévoyait la mise en place d’un comité chargé de proposer une date de commémoration hexagonale. C’est seulement trois ans plus tard, peu après le bicentenaire d’Haïti, que le gouvernement Raffarin mit cette loi en application. Le comité prévu était installé sous la présidence de Maryse Condé et, sur sa proposition, le président Chirac, en janvier 2006, fixait une date pour la journée des mémoires de l’esclavage, de la traite et de leurs abolitions. Le décret qui suivit, toujours en application, prévoit que, lors de cette journée, une cérémonie a lieu à Paris, sans préciser où ni qui doit l’organiser. Les dates du 4 février, en souvenir de la première abolition, du 27 avril, pour la seconde, ont été écartées du calendrier officiel.

Pourquoi le 27 avril ?

Cette date du 10 mai, qui correspond à l’adoption par le Sénat de la loi mémorielle, fait depuis consensus et les Français s’y sont habitués. Elle compte beaucoup pour les originaires d’outre-mer. C’est autour du 10 mai que de nombreux ouvrages sont publiés, que des projets culturels voient le jour.

Mais, cette année, le président de la République a choisi d’anticiper la commémoration de l’esclavage au 27 avril (comme il l’avait déjà fait en 2018) et de la délocaliser au château de Joux. La cérémonie présidentielle du 10 mai, longtemps organisée à Paris dans les jardins du Luxembourg n’a donc plus lieu d’être.

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Heureusement depuis 2009, une autre manifestation parisienne – très populaire – a lieu tous les 10 mai à 18 heures, place du général-Catroux, dans le XVIIe arrondissement. Elle est organisée par l’association des amis du général Dumas devant le monument « Fers », inauguré en 2009 en hommage à cet officier, père du célèbre écrivain, en remplacement d’une statue abattue en 1943 par les collaborateurs. De fait, c’est cette cérémonie parisienne de la place du général-Catroux qui correspond désormais à la manifestation parisienne prévue par le décret. Car la journée hexagonale de l’abolition de l’esclavage, c’est bien le 10 mai, pas le 27 avril.

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