L’Afrique de l’Ouest est tiraillée, depuis des décennies, par des courants religieux, notamment djihadistes, particulièrement destructeurs. Les chrétiens et les adeptes des religions traditionnelles sont leurs premières cibles.
Cette offensive, portée par des groupes comme Boko Haram, Ansar Dine ou encore Aqmi a dévasté des régions entières au Niger, au Mali, au Burkina-Faso et tente de saper les fondements d’un pays comme le Nigéria. Au-delà des pertes humaines, ce sont des cultures entières qui sont menacées de disparition dans des pays aux traditions multiculturelles fortement enracinées.
Bénin, pays du vaudou
Dans cette région aux frontières poreuses, le Bénin, pays frontalier du Nigéria, du Niger et du Burkina-Faso n’a pas cédé à cette vague de violence et d’intolérance. Il s’agit d’un État où plusieurs communautés religieuses cohabitent : 43 % de chrétiens, 27 % musulmans et 18 % d’adeptes de religions traditionnelles parviennent à vivre ensemble sans heurts. Une réalité surprenante au premier abord. La clé d’explication : le Bénin, comme beaucoup d’autres pays d’Afrique subsaharienne, cultive depuis de nombreuses années une forme de syncrétisme religieux qui englobe toutes les croyances.
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On trouve ainsi beaucoup de rites empruntés aux religions traditionnelles, et notamment au vaudou. Ce syncrétisme est repris au plus haut niveau, le président Patrice Talon ayant déclaré que les racines de l’Afrique étaient vaudoues. Il n’est en effet pas rare de voir des chrétiens sollicitant la bénédiction d’objets rappelant les « grigris » vaudou par leurs prêtres. On retrouve également des équivalences étroites entre les saints catholiques du calendrier liturgique et les loas vaudous.
« Le vaudou n’est pas une religion secrète permettant de jeter un sort en plantant des clous dans une statuette. »
Il convient de rappeler que le vaudou (ou vodun) béninois est très loin des images enfouies dans nos imaginaires. Hollywood a ancré dans nos inconscients, depuis les années 1930 jusqu’à aujourd’hui, un univers fait de zombies, de magie noire, de sacrifices humains et de rites inavouables. De White Zombie en 1932 à Zombi Child en 2019, la liste est longue.
Le vaudou n’est pas une religion secrète permettant de jeter un sort en plantant des clous dans une statuette. Au contraire, il s’agit d’une région séculaire, organisée et hiérarchisée. On retrouve un pape du vaudou, mais aussi des rois, des reines et des prêtres. De même, les divinités sont clairement identifiées et se rapprochent d’une certaine manière de nos repères : il y a une divinité originelle, qui a eu une descendance, etc.
La religion vaudoue est principalement établie au Bénin, mais on la retrouve aussi aux Antilles, au Brésil, au Togo, ou au Nigéria. Ouidah – « python » en langue fon – au Bénin est la principale ville vaudoue, et fut le principal port de départ des esclaves vers les Amériques lors de la traite négrière.
La structure claire de la religion vaudoue, qui s’apparente à un clergé, est essentielle. Elle permet aux autorités de disposer d’un interlocuteur en la personne des dignitaires religieux vaudou et de travailler de concert avec eux. Cette collaboration facilite même la mise en place de politiques publiques, afin que ces dernières soient mieux comprises et acceptées par la population. Par exemple, lors de la légalisation de l’IVG dans le pays en 2021, les chefs vaudous se sont prononcés en faveur de la réforme.
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Le Bénin fut un foyer historique du vaudou dès le XVIIe siècle, dont les croyances ancestrales se sont entrelacées avec le christianisme, introduit par les premiers missionnaires catholiques à Ouidah au XIXe siècle. Lors de son voyage apostolique dans le pays en février 1982, le pape Jean-Paul II avait d’ailleurs reçu en audience certains rois et chefs traditionnels vaudous, preuve des ponts établis entre les deux croyances.
Le syncrétisme, facteur de fédération
Le syncrétisme peut être un facteur de cohésion entre les religions. Alors que le vaudou était ostracisé par le régime marxiste de Mathieu Kérékou, les autorités revendiquent depuis le milieu des années 1990 cet héritage. Depuis cette année, le président béninois Patrice Talon a lancé le premier festival international des Vodun days.
Cette journée est l’occasion de célébrer, au son des tambours des Zangbeto (« gardiens de la nuit », protecteurs des villages), les ancêtres et les divinités de la nature : Hèviosso, dieu du tonnerre, Sakapta, dieu de la terre, Mami Wata, déesse de la mer. La conception vaudoue du monde repose sur une continuité entre les vivants, les morts et la nature. Elle se fond aisément dans un syncrétisme harmonieux avec d’autres grands récits fondateurs.
« La promotion de la culture vaudoue maintient vivace le lien social entre les différentes composantes de la société béninoise »
État laïc depuis 1990, le Bénin n’échappe pas aux turbulences régionales. Mais la promotion de la culture vaudoue maintient vivace le lien social entre les différentes composantes de la société béninoise. L’objectif de Patrice Talon est de permettre à tous les Béninois, et en particulier aux plus jeunes, de renouer avec leurs racines les plus anciennes et de réhabiliter une tradition trop souvent caricaturée et présentée à tort comme de la sorcellerie.
En ligne de mire de la promotion du vaudou : le développement du tourisme dans le pays. Conservatoires de ce savoir, les musées comme le Musée des rois d’Abomey et de l’Épopée des Amazones, le Musée commémoratif et mémoriel de l’esclavage, ou le Musée du vaudou mettent à la portée de tous – touristes et population locale confondus – l’héritage vaudou.
À l’international, ce syncrétisme jouit d’une image très positive et se retrouve de plus en plus sur le devant de la scène. L’art contemporain béninois connaît un engouement dans le monde, comme le prouve sa mise à l’honneur dans le pavillon du pays à la Biennale d’art contemporain de Venise. La spécificité de ses artistes : produire des œuvres largement influencées par l’héritage des religions endogènes.
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La méthode béninoise s’appuie sur des découvertes archéologiques pour permettre la redécouverte de ces racines, en procédant notamment à des fouilles dans les palais des rois Glélé, Ghézo et Béhanzin. Chaque fois qu’un roi d’Abomey (ancienne capitale du Dahomey, nom historique du Bénin), d’Allada, de Porto Novo ou d’une autre cité faisait la conquête d’une nouvelle cité ou d’un peuple, il récupérait son vodoun, c’est-à-dire sa divinité, et l’incorporait à son propre panthéon.
À l’heure où l’Afrique de l’Ouest s’enfonce dans une spirale de conflits communautaires et religieux, un petit pays résiste encore et toujours à la tentation de la violence. La promotion de la culture vaudoue et du syncrétisme – avec un succès non démenti – constitue une lueur d’espoir dans une région qui en manque cruellement.
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