Entre Barbie, Oppenheimer, le dernier Mission impossible (Dead Reckoning, partie 1), difficile pour le cinéma français de réellement exister cet été. Ce qui n’empêche pas les productions hexagonales de briller, bien au contraire. Derrière le dernier épisode de Ninja Turtles: Teenage Years, en salles depuis le 9 août, se cachent par exemple les équipes de Mikros Animation, chargé ici d’assurer l’animation visuelle et les effets spéciaux. Basé à Paris et Montréal, le studio a beau partager cette tâche avec Paramount et Nickelodeon, sa présence dans l’arrière-boutique d’un tel blockbuster confirme le poids toujours plus conséquent de l’animation française au sein du paysage mondial.
Un hasard? Pas vraiment. Cette omniprésence, ce succès indéniable, l’Hexagone le doit en partie à une multiplication de ses studios d’animation. Plus de 120 seraient actuellement actifs, dont quelques grosses locomotives à même d’assurer des livraisons de grandes envergures, taillées pour un large public. Pensons à TAT Productions, qui développe actuellement pour Netflix l’adaptation en série du Combat des chefs d’Astérix par Alain Chabat; mais aussi Illumination Studios Paris qui, depuis Paris, emploie plus de 500 personnes et œuvre sur des projets tels que Moi, moche et méchant, Les Minions, Comme des bêtes ou Tous en scène.
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Exception culturelle française
Pour comprendre une telle hype, le mieux est sans doute de remonter en 2016. Cette année-là, outre le succès de Ma vie de Courgette (nommé aux Oscars et César du meilleur film d’animation en 2017) et La Tortue rouge (également nommé aux Oscar dans la catégorie «meilleur film d’animation» en 2017), deux réformes voient le jour. L’une annonce le renforcement du fonds de soutien à l’animation (soit 20 millions d’euros supplémentaires), l’autre la revalorisation des crédits d’impôts. Toujours en 2016, l’animation devient ainsi le premier genre à l’exportation, devant la fiction.
«Les pouvoirs publics ont beaucoup aidé, beaucoup soutenu la création de cette filière notamment à travers le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), expliquait Marc du Pontavice en août 2021 à France Inter. Les chaînes de télévision ont également beaucoup soutenu le développement de l’animation française.» Ce constat, le patron et fondateur du studio Xilam n’est pas le seul à le formuler. «Au croisement des années 1990-2000, les succès des deux volets de Kirikou [près de 1,5 million d’entrées pour Kirikou et la Sorcière en 1998-1999 et plus de 1,8 million pour Kirikou et les Bêtes sauvages en 2005-2006, ndlr] ont clairement montré qu’il était possible d’avoir une industrie du film d’animation en France», rembobine Frédéric Cros, directeur général des services du Pôle Image Magelis situé à Angoulême.
«Dès lors, il y a eu la volonté de renforcer le développement du nombre de longs-métrages faits en France, ainsi que les séries télé, poursuit Frédéric Cros. Si bien que l’on se retrouve aujourd’hui avec des œuvres toujours plus nombreuses, qui intéressent toujours plus d’acteurs –venus de la télé, du cinéma, des plateformes, etc.–, qui sont soutenues au niveau national et régional, et qui rencontrent toujours plus de succès à l’étranger. Résultat: la France est aujourd’hui le troisième marché mondial du film d’animation, juste derrière les États-Unis et le Japon.»
À l’évidence, Angoulême ne joue pas un rôle quelconque au sein de ce rayonnement. On y trouve des grands studios (Superprod, Blue Spirit, 3.0 Studio, Xilam) ayant doublé ou triplé leur surface, afin de pouvoir absorber les demandes internationales, 1.200 salariés et 1.800 étudiants spécialisés dans le monde de l’image, tandis que Michel Hazanavicius (OSS 117, The Artist) y tourne actuellement son premier long-métrage d’animation (La Plus Précieuse des marchandises, adaptation du conte éponyme de Jean-Claude Grumberg).
«C’est bien simple, la Nouvelle-Aquitaine est la première région française dans les financements accordés au secteur de l’animation, la première également dans les aides accordées à la production, résume Frédéric Cros. Très clairement, on est le plus gros territoire français après Paris et c’est logique. Angoulême est une terre d’animation, extrêmement réputée pour ses liens avec la bande dessinée. Il faut évidemment éviter les raccourcis entre la BD et l’animation, on est sur des techniques extrêmement différentes, mais force est de constater que l’on excelle au sein de ces deux registres créatifs.»
Se défaire des règles
À en croire Frédéric Cros, cette esthétique bande dessinée serait en partie ce qui permettrait à la France d’être rapidement identifiée face aux comics américains et aux mangas japonais. Sans pour autant s’y limiter: au sein d’une période extrêmement diversifiée sur le plan créatif, les studios français savent tout faire, y compris du manga. Rappelons que le réalisateur Patrick Imbert a adapté en 2021 Le Sommet des dieux de Jirō Taniguchi, avec la réussite que l’on connaît (César du meilleur film d’animation en 2022).
«Pendant longtemps, on a eu du mal à s’extraire de notre patrimoine, on produisait des œuvres qui voyageaient mal, qui étaient trop ancrées sur notre territoire, pas assez universelles, reconnaît Philippe Alessandri, fondateur et PDG de la société de production audiovisuelle Watch Next Media. À partir des années 2000, des séries comme Totally Spies! ou Foot 2 rue empruntent davantage leurs codes à la culture japonaise, un mélange s’opère alors. Aujourd’hui, en collaboration avec Amazon, on poursuit cette hybridation avec la série Hello Kitty: Super Style, qui trouve son point d’équilibre entre le style kawaii et des graphismes plus occidentaux.»
Aux États-Unis, dans les couloirs des studios, il n’est plus rare d’entendre parler de «FrAnime», cette contraction de French anime certifiant presque à elle seule l’importance du style développé en France, au sein d’un environnement particulièrement favorable à l’émergence d’une certaine expertise. De Montpellier (ESMA, École supérieure des métiers artistiques) à Arles (École MoPA, Motion Pictures in Arles), de Roubaix (ESAAT, École supérieure des arts appliqués et du textile) à Valenciennes (Rubika), en passant bien évidemment par Paris (les Gobelins est depuis quelques années considérée comme la meilleure école d’animation au monde), l’environnement se révèle en effet très riche sur le plan de la formation.
«Cela permet aux étudiants d’arriver sur le marché avec un niveau graphique exceptionnel, indique Philippe Alessandri. Évidemment, c’est une grande force. Parce qu’il y a une vraie transmission du savoir-faire, parce que les écoles sont ouvertes aux nouvelles technologies et parce qu’il est impossible de créer sans l’émergence permanente de nouveaux talents.»
Un marché en expansion
Chez TAT Productions, par exemple, on se réjouit d’une telle qualité dans l’apprentissage, de même que de la croissance florissante de la filière. «En un an et demi, on est passé de 130 salariés à 240. D’ici deux ans, on devrait être autour de 350 employés, détaille Jean-François Tosti. Pour le cofondateur du studio toulousain, cette dynamique amène toutefois quelques problématiques: «C’est évidemment super si les productions américaines souhaitent toutes venir travailler au sein des studios français. Le problème, c’est que l’on n’a pas assez de main-d’œuvre, qu’il est très compliqué de recruter aussi rapidement et que cela a tendance à déréguler les salaires, le marché, etc. On se retrouve donc dans une situation où, d’un côté, il y a plein de projets et, de l’autre, des structures qui doivent s’adapter à la croissance rapide que ces demandes impliquent.»
Sur sa lancée, Jean-François Tosti émet un dernier avertissement: «Depuis l’année dernière, on fait plus de prestations en France que de créations, c’est-à-dire que l’on est davantage au service des autres que focalisé sur notre propre création. Cela engendre beaucoup de travail, génère beaucoup d’argent, mais cela peut aussi être très inquiétant si la tendance s’éternise.»
Un bref coup d’œil aux chiffres évite toutefois de céder au pessimisme. Tous ensemble, les quelque 120 studios français produisent en moyenne trente séries originales par an (environ 300 heures). Ils collaborent de plus en plus régulièrement avec les plateformes de streaming: en 2020, Xilam réalisait «plus de 50% de son chiffre d’affaires avec Netflix et Disney+» selon Marc du Pontavice. Tandis que les films d’animation essayent de s’imposer dans les festivals du cinéma traditionnel, comme lors du dernier Festival de Cannes, avec par exemple la sélection de Mars Express de Jérémie Périn, dans la section Cinéma de la Plage. Quant à la filière, elle devrait employer 10.000 salariés d’ici à 2025, contre un peu plus de 7.500 aujourd’hui.
«Maintenant que l’on a réussi à imposer un style et une approche créative, que l’on est parvenu à sortir l’animation des programmes jeunesse, reste une dernière question, pose Philippe Alessandri. Combien de temps va-t-on devoir encore attendre avant de réussir à créer un flux régulier de productions pour adultes et achever de faire de l’animation un genre pour tous les publics? C’est évidemment un problème économique, dans le sens où la publicité des cases jeunesse rapporte moins d’argent que celle d’un téléfilm pour adultes diffusé en prime time, mais le succès d’une série comme Lastman témoigne d’une forte demande.»
Et Jean-François Tosti de conclure: «Tous les signaux sont actuellement au vert. On a les meilleures écoles, d’excellents studios, des talents qui peuvent tout imaginer sur le plan graphique, un écosystème favorable à la création. On peut bien sûr regretter qu’un gros téléfilm soit autant soutenu sur le plan financier qu’une série d’animation de cinquante-deux épisodes de onze minutes. Mais la France confirme ces dernières années qu’elle est une terre d’animation, que cela fait partie de notre tradition depuis la naissance du cinéma. Il n’y a donc aucune raison de voir l’avenir autrement que radieux.»
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