Le Niger franco-américain, un fantasme déçu

Dans cette tribune, l’économiste Olivier Vallée observe, à travers la main tendue marocaine aux Etats du Sahel, l’échec de l’offre occidentale à ces pays et le retour d’une dynamique géographique très ancienne.

Comment ont-ils osé ?

Un journal français respecté (L’Opinion) publiait le 19 mars 2024 un article sur la fin de la coopération militaire entre le Niger et les Etats-Unis d’Amérique. Le titre et le sous-titre sont sensationnels : «Comment les Etats-Unis ont subi une humiliation sans précédent au Niger. La junte au pouvoir a mis fin à sa coopération avec l’armée américaine. Washington, qui doit évacuer ses bases militaires locales, accuse Niamey de vouloir fournir de l’uranium à l’Iran. » A la suite de cette version dramatique d’une rencontre mal préparée par la partie américaine, l’article rappelle la clairvoyance française sur le nouveau pouvoir nigérien, clairvoyance dont auraient dû s’inspirer les diplomates et généraux américains. Il s’agit là d’une perception de la situation mais qui s’inscrit dans un récit qui relève du coup d’éventail que le bey d’Alger aurait donné au consul de France avant l’invasion de ce pays.

« Depuis près de dix ans déjà, des discussions d’argent duraient entre la France et la régence d’Alger. Il s’agissait de fournitures faites par cette régence aux armées françaises pendant l’expédition d’Italie et celle d’Égypte. Le gouvernement français avait offert sept millions pour solde de compte ; on n’avait pas accepté et chaque fois que notre consul se trouvait en présence du dey, cette question embrouillée revenait sur le tapis. Un jour que le consul Deval réclamait contre quelque infraction aux traités, le dey, de son côté, réclama les sommes dues à l’odjéak [l’État d’Alger]. La discussion s’anima entre Hussein et le représentant de la France, et le dey, oubliant ce titre qui devait rendre le consul inviolable, le frappa de son chasse-mouches au visage.» (Céline Fallet, Conquête de l’Algérie, Rouen, Mégard, «Bibliothèque morale de la jeunesse», 1856)

Hors les camouflets et le gâchis, essayons de regarder sans pathos postcolonial la cessation de la coopération militaire entre le Niger et les Etats-Unis d’Amérique (EUA). Le rappel et la prise en compte de son contexte peuvent aider. La décision de l’exécutif nigérien a été communiquée suite à la visite à Niamey d’une délégation à laquelle étaient associés le chef du commandement militaire américain pour l’Afrique (Africom), le général Michael Langley, et la secrétaire adjointe à la Défense pour les affaires de sécurité internationale, Celeste Wallander. Le 16 mars, le colonel Amadou Abdramane, porte-parole de la junte, a annoncé que Niamey venait de décider, « en toute responsabilité » et en «prenant en compte les aspirations et les intérêts de son peuple» de «dénoncer avec effet immédiat l’accord relatif au statut du personnel militaire des États-Unis et des employés civils du département américain de la Défense sur le territoire du Niger ».

Le nouveau pouvoir à Niamey attendait l’incident que les Américains leur offriraient tôt ou tard, avec autant de balourdise que les Français, pour exprimer leur mécontentement. Le Niger disposait depuis plusieurs mois de tous les éléments sur l’implication franco-américaine dans la tentative d’évasion du Président déchu Mohamed Bazoum, en octobre. Il a également présenté au général américain Michael Langley, pendant qu’il faisait son numéro antiterroriste au tableau, le relevé des vols américains non déclarés dans l’espace aérien du Niger.

Ces survols du Niger et du Bénin sans autorisation de Niamey inaugurent peut-être la future mutualisation des bases africaines entre Français et Américains, un projet pilote qui réunit les deux Etats membres de l’OTAN responsables de l’attaque contre la Libye ayant abouti il y a treize ans à la déstabilisation de l’ensemble du Sahel.

Cette alliance franco-américaine peut être d’autant plus considérée comme une menace directe contre le Niger et l’Alliance des Etats du Sahel que la France a implanté une base dans le nord du Bénin.

L’effort financier américain négocié pour la base d’Agadez restait bien en dessous de qui est dépensé par l’US Department of Defense (US DOD) à Djibouti. Pourtant, cette base militaire américaine dans le nord du Niger permettait de couvrir l’espace aérien de tout le Soudan central, de la Libye à la Mauritanie. Ce dernier pays, comme le Bénin, devrait recevoir des éléments franco-américains, d’autant plus que la fermeture attendue de la base française de Dakar donnera à la Mauritanie un poids décisif dans le domaine aéro-naval. Le souci des Etats-Unis quant à l’uranium que Niamey pourrait fournir à l’Iran rappelle les accusations américaines, il y a plus de vingt ans, de livraisons d’uranium enrichi à l’Irak. Fantaisie ou mauvaise foi, quand on sait qu’à l’époque toute la production était sous le contrôle d’Areva. L’uranium nigérien est encore exploité par des compagnies étrangères. Après le départ d’Areva, exigé à présent, il sera pertinent peut-être d’observer les destinations de l’uranium nigérien.

Les furieux du côté français proclament que l’uranium nigérien n’est pas nécessaire à la France. Pourquoi alors serait-il indispensable à Téhéran qui enrichit le minerai depuis plus d’une dizaine d’années ?

Le divorce consommé entre l’AES et le tandem franco-américain n’est pas un incident diplomatique dont découleraient toutes les aventures. Comme tout divorce, il s’agit d’un échec de la relation entre les partenaires et de la découverte d’autres perspectives plus prometteuses. L’OTAN a échoué à répéter l’agression contre la Libye de 2011. La machine infernale de la belligérance à travers la CEDEAO n’a pas fonctionné en 2023.

OTAN : out of Africa ?

La fin de la base 201 signale l’échec de l’OTAN à établir un pacte réel de sécurité avec les pays africains. Toute association militaire de deux États, quelle que soit l’asymétrie de puissance, demande des objectifs stratégiques communs. Ni l’OTAN ni l’UE ne dévoilent leurs objectifs et ne partagent réellement leurs moyens avec les pays africains. Cela explique d’ailleurs l’incapacité franco-américaine à définir doctrine et tactique en matière de contre-insurrection. Ni les militaires français, ni leurs homologues américains, n’ont pensé le Soudan central comme un enjeu qui méritait la reconnaissance des contreparties politiques et militaires africaines. Les revanchards français à la recherche de punitions se déchaînent contre le Niger et ses militaires «fantoches» qui se « coucheraient finalement » devant les Américains. Ce ne sont pas les Américains en eux-mêmes qui subissent un camouflet, mais c’est le mode de coopération militaire de l’OTAN et de l’UE qui se trouve remis en cause.

Si la Russie et la Turquie sont présents au Niger, c’est à travers la livraison effective de radars, de matériel d’écoute et de drones. Voilà un autre reflet de la déficience des centres de réflexion militaire que les Franco-américains ont mis en place il y a plus de vingt ans. Depuis sa création en 1999, le Centre américain d’études stratégiques de l’Afrique a été impuissant à définir une politique cohérente des États-Unis à l’égard de l’Afrique en matière de sécurité. De son côté, le Centre franco-africain d’études stratégiques préfère s’intéresser au phénomène de la migration en tant que préoccupation stratégique pour l’espace géographique dans lequel le centre opère (Europe et Afrique). Le Centre Maghrébin d’Études Stratégique à Nouakchott, en Mauritanie, se consacre, lui, aux « effets pervers du terrorisme dans le Sahel sur la région du Maghreb». On présente donc comme naturel pour les centres d’organiser des séminaires, des dialogues et des réunions à ce sujet comme à celui des migrations vers l’UE. Bon moyen de drainer des subventions européennes tout en passant à côté de la mutation des sociétés dans l’ensemble du Sahel.

L’OTAN n’est pas désavoué comme appareil politico-militaire mais comme symbole de l’ordre néo-libéral occidental. Cette norme de l’Occident, avec l’inflation des dernières années, apparaît, aux pauvres et aux jeunes, dans toutes ses contradictions. Les droits de l’homme, la libération de l’ex-Président Bazoum, la démocratie et sa farce électorale, l’ensemble du discours de l’Occident a cessé d’être crédible. Répéter que le Niger et le Mali sont les pays les plus pauvres du monde ne peut justifier auprès des peuples africains leur recolonisation.

L’alternative atlantique ?

L’OTAN est la quintessence de ce qu’Edward Saïd nomma l’occidentalisme. En effet, le traité instituant l’OTAN vise l’Atlantique nord mais cette alliance incarne le bloc des pays jadis en lutte contre le communisme et à présent contre la Russie et l’Islam politique. En dépit de ces hiatus et de ces écarts, l’Atlantique parait encore offrir le barycentre d’une coalition d’intérêts occidentaux qui s’estime porteuse d’intérêts universels. La tentation de regrouper de nouveaux alliés dans cette mission a été matérialisée en 2023 par le Partenariat américain pour la coopération atlantique. Cette nouvelle instance multilatérale rassemble un nombre sans précédent de pays côtiers de l’Atlantique, en Afrique, en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et dans les Caraïbes ((Angola, Argentine, Brésil, Canada, Cap-Vert, Costa Rica, Côte d’Ivoire, Dominique, Espagne, Etats-Unis, Gabon, Gambie, Ghana, Guatemala, Guinée, Guinée équatoriale, Guyana, Irlande, Islande, Liberia, Maroc, Mauritanie, Nigeria, Norvège, Pays-Bas, Portugal, République du Congo, République dominicaine, Royaume-Uni, Sénégal, Togo et Uruguay).

Le Pacte atlantique suppose :

– Un engagement à respecter le droit international, et notamment la Charte des Nations unies, afin de promouvoir un Atlantique ouvert dans lequel les États atlantiques sont libres de toute ingérence, coercition ou action agressive.

– Un engagement à respecter les principes d’égalité souveraine, d’intégrité territoriale et d’indépendance politique des États, entre autres.

Le Soudan central est exclu de cette alliance américaine pour l’Atlantique. Le Soudan central est pourtant, dès le XIIe siècle, le berceau de l’islamisation de l’Afrique et de son organisation politique à travers le mouvement des sociétés, à partir du Fezzan vers les zones plus humides et les terres plus fertiles. Le fleuve structurant du Soudan central est le Niger qui se jette dans l’Atlantique. Le Soudan central dessine donc une zone qui part du sud de la Libye et qui s’étend jusqu’au nord du Nigéria, englobant le Niger actuel, le Tchad et une partie du Mali. Les colonialismes britannique et français s’affrontèrent dans cet espace pour la conquête du lac Tchad.

L’Alliance des États du Sahel qui regroupe, depuis 2023, le Burkina Faso, le Mali et le Niger se situe dans l’espace politique et historique du Soudan central, bien antérieur au couple franco-américain qui se bâtit difficilement après 1945. Le Tchad est également concerné par l’ensemble ancien et contemporain du Soudan central. Ainsi se dessine un véritable espace cardinal en Afrique. Entre Maghreb et Nigéria, entre Atlantique et Soudan oriental.

Les enjeux de ce couloir intérieur de l’Afrique de l’Ouest avaient déjà été perçus par la partie marocaine dès 2016, en coopération avec les Etats-Unis d’Amérique. Mais il s’est produit, depuis, une dissociation douce des deux visions, l’une américaine, l’autre marocaine. On voit donc, d’un côté, s’édifier, en 2023, le pacte américain pour un bassin de l’Atlantique sud et de l’autre, en 2024,la renaissance d’une aire commune de nations souveraines enclavées mais caractérisées par leurs liens avec le Maghreb et l’océan atlantique. L’atout de l’offre marocaine formulée au plus haut niveau est de saisir la dimension économique comme facteur de stabilisation et garantie de bon voisinage. « Au commerce mercantile, le Souverain préfère l’investissement créateur véritable de richesse commune et durable. A l’assistanat anesthésiant, le Souverain préfère les projets structurants et « gagnant-gagnant » ; et à l’implacable force du tout sécuritaire, le Souverain mise sur l’insoupçonnable puissance de la formation des esprits.» Tout semble dit à travers le questionnement du tout sécuritaire auquel s’est résumée finalement la relation du Soudan central avec l’Occident. Les relations entre Niamey et Rabat, déjà bien amorcées à l’époque de Bazoum, ont repris sur une grande ampleur avec des projets d’investissement considérables du Maroc à Niamey et l’intérêt du Niger pour Tanger Med qui devient un hub africain. De la dislocation de la relation coloniale, relation finalement récente et de courte durée au regard de son histoire, le Soudan central peut sortir avec l’horizon renouvelé d’une aire élargie et autonome d’échanges que l’initiative marocaine invite à réaliser.

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