Le Nouvelliste | Dossier du New York Times, dette de l’indépendance et affaire Machias

Le dossier des articles du New York Times autour de la « dette de l’indépendance » a provoqué au sein de notre opinion publique maints débats enrichissants et appelés à se poursuivre. Néanmoins, dans ces échanges, il apparait d’emblée que l’apport de nos aîné.e.s historiens et historiennes à l’historiographie de l’occupation américaine (comme sur d’autres thématiques) n’est souvent pas pris à sa pleine mesure.


Je voudrais ici revenir sur un des points soulevés au fil de ces débats. Ce point a trait à l’affaire Machias, si outrageante par son mode opératoire.


D’après l’ouvrage de Roger Gaillard intitulé « Les cent jours de Rosalvo Bobo ou une mise à mort politique » [Le Natal, 1987], l’argent saisi dans les coffres de notre banque nationale en 1914 a été restitué à celle-ci. À la page 33, Roger Gaillard écrit : « Placé à la National City Bank, il nous fut remis en 1919, additionné d’un intérêt de 2%. » Il est néanmoins hors de question de croire cet auteur sur parole ! Opportunément, Gaillard indique sa source : « Rayford Logan, Haiti and the Dominican Republic, London, 1968, p.122. » 


Grâce à la diligence des responsables du CIDIHCA, plus particulièrement Frantz Voltaire, la référence donnée par Roger Gaillard a pu être vérifiée. Véritable patrimoine national « hors sol », la bibliothèque du CIDIHCA détient, en effet, un exemplaire de l’ouvrage de Logan.


Telle était l’indication sur l’affaire Machias que je voulais ici partager. Assurément, il faudrait identifier les sources mobilisées par Rayford Logan et les analyser. À d’autres ou prochains travaux historiques d’infirmer ou de confirmer l’historien Logan et ainsi nous éclairer davantage.


De toute façon, en 1919, quand l’argent volé aurait été – selon Logan – restitué à notre banque, les marines sont parvenus à assassiner Charlemagne Péralte, dirigeant proéminent de la résistance caco. L’occupant militaire américain a alors atteint presque tous les objectifs qu’il recherchait depuis 1914 (année de l’affaire Machias) et avec hargne.


Oui, en 1919, en plus de l’écrasement en cours de la résistance nationaliste caco, les douanes des ports d’Haïti sont sous le contrôle des bottes yankee, les forces armées également, les pouvoirs publics sont en passe de l’être totalement et la Constitution haïtienne a été modifiée sous les consignes de l’occupant. Il reste cependant encore à l’envahisseur à évincer les intérêts français de la Banque nationale de la République d’Haïti. Il lui reste enfin à œuvrer pour que les banques étasuniennes se substituent aux créanciers français. Ces concurrents restaient inéjectables depuis l’emprunt contracté par Haïti sur le marché français, en 1825, pour payer la première annuité de l’illégitime dette de l’indépendance. Ce sera chose faite en 1922.


Ce raccourci de données sur les années 1915-1922 est, entre autres, tiré des travaux de Suzy Castor, Joseph Chatelain, Georges Corvington, Roger Gaillard, Michel Hector, Mirlande Hyppolite Manigat, Leslie Manigat, Kethly Millet, Claude Moïse, Schiller Thébaud, Alain Turnier, pour ne citer que ces ainé.e. s. Onè respè pou yo tout !  Leur apport à l’historiographie d’Haïti est incommensurable et, avec nombre d’autres, y compris des étrangers dont Rayford Logan, leur contribution sert de garde-fou à toutes les recherches aujourd’hui conduites sur l’histoire d’Haïti.


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Gusti-Klara GAILLARD


Historienne, habilitée à diriger des recherches


Professeure à l’École normale supérieure (UEH)     


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