L’insécurité est une bombe à fragmentation
Publié le 2022-06-06 | lenouvelliste.com
Par Pierre-Raymond DUMAS
Le cas de l’après-Aristide en 2004 est néanmoins digne d’intérêt et vaut la peine que l’on s’y penche aujourd’hui – à l’heure où les niveaux de l’insécurité et du banditisme atteignent des paliers très inquiétants – car le chaos atteignit à l’époque une société aux abois et détruisit la crédibilité du régime en place, à savoir l’administration décriée de Jean-Bertrand Aristide. La compréhension de cet épisode haïtien dramatique est donc susceptible de nous fournir des pistes dans le cadre de la conjoncture de 2022 où les enlèvements en série pèsent désormais lourdement et sur l’économie et sur le moral des citoyens. La transition d’Ariel Henry est ballottée entre l’insécurité grandissante, l’attitude indécise de la communauté internationale et l’opposition aux mille visages et aux agendas divergents.
L’Haïti aristidienne de l’époque était marquée par une grande violence accompagnée de constants assassinats, un peu comme la présidence dévastatrice de Jovenel Moïse et notre monde de 2022. La réélection de René Préval en 2006 nous a hélas démontré avec clarté que nos dirigeants ne se décident à lutter contre l’insécurité qu’à partir du moment où ils n’ont plus d’autre choix ! Pourtant, l’insécurité est un mauvais génie qui – sorti de sa bouteille – n’y est remis qu’avec d’extrêmes difficultés. Sous un gouvernement décrié, l’insécurité peut s’accélérer de manière spectaculaire et sa dynamique mortifère devient dès lors quasi impossible à être enrayée, en tout cas avec des coûts socioéconomiques d’une lourdeur affolante. Il n’en reste pas moins que la sécurité ne fut pas la priorité absolue des responsables politiques haïtiens de l’époque qui ne se décidèrent à la combattre qu’à partir du moment où elle fut à l’origine d’un chaos social, politique et économique incommensurable.
Voilà pourquoi, s’il ne devait y avoir qu’un seul enseignement à tirer de l’hyperinsécurité dans notre contexte actuel, à Martissant comme dans la plaine du Cul-de-Sac ou à Pernier, il devrait consister en une leçon de courage et de volontarisme. Comme l’écrivait le philosophe anglais John Locke, « l’expérience est le fondement de toutes les connaissances ». L’exposition médiatique des défaillances et limites de la PNH oblige les dirigeants haïtiens à affronter les réalités désagréables jusque-là repoussées sous le tapis. La crise globale de 2004 avec l’Opération Bagdad, qui a vu ce pays s’effondrer sur le plan sécuritaire, en donne un avant-goût. Cette parenthèse tragique n’est pas aujourd’hui close ! L’insuffisance policière arrache tous les masques. On peut ne pas aimer son parcours professionnel, on peut ne pas aimer ses actes politiques comme président provisoire, on peut même ne pas aimer l’homme ; en revanche, aucun lecteur sérieux ne peut nier l’évidente minutie, l’incontestable utilité, le travail considérable que constitue un livre comme Le Livre Noir de l’Insécurité (2001) de Prosper Avril. La démonstration est épouvantable ! Œuvre sombre et pessimiste. Qu’importe son livre ? Pour nous, la question n’est pas de savoir si la compilation de l’ancien président est atroce, nous devons nous demander si elle est vraie. Elle l’est.
Etant donné le cynisme des politiques actuellement menées et leur violence, il paraît compliqué d’imaginer que la démagogie populiste va reculer. Mais la vérité peut progresser à travers les personnalités et forces saines et montrer qu’il y a une autre alternative. Il y a finalement, dans l’Histoire, assez peu d’exemples d’une extrême droite et gauche populistes démagogiques qui progressent mais que les forces du bien ont su repousser à temps. Car le populisme sous toutes ses formes trouve un terreau fertile dans des situations de détresse sociale révoltantes (pauvreté, analphabétisme, chômage, etc.). Les Haïtiens se disent attachés à la démocratie. Mais profondément déçus par leurs élus et leurs institutions, au point qu’un quart d’entre eux accepteraient un régime plus musclé pour combattre l’insécurité et l’anarchie. L’aspiration à une dictature reste marginale aujourd’hui en Haïti. Ce qui ne l’est pas du tout, c’est le discrédit des élites et la baisse de la participation aux élections. Comment une telle chose a-t-elle pu arriver ? Et pourquoi rien n’a-t-il été fait ? Le fait est que notre démocratie assure une position confortable aux élus – couverts par une immunité – le plus souvent aux ordres – ce qui ne les incite pas aux changements d’envergure. Ils s’accommodent très bien d’un régime politique qui, objectivement, fait le bonheur d’une minorité et beaucoup de laissés-pour-compte.
Seule une impulsion nationale apportera un grand bol d’air à cette démocratie au rabais. Il y a urgence, car elle est contestée jusque dans son fonctionnement et sa légitimité : pourtant rien ne bouge. Rien qui laisse penser qu’à la tête de l’Etat et de l’économie nationale, on a pris note de ce mal.

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Pierre-Raymond DUMAS
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