Le Nouvelliste | Pour l’historienne Gusti-Klara Gaillard les articles du New York Times sur la « double dette » feront date

Frantz Duval : Avez-vous lu les derniers articles du New York Times sur la double dette, votre sujet d’études ?


Gusti-Klara Gaillard : Oui, bien évidemment ! Mais seulement la version en ligne. 

Frantz Duval : Avez-vous été sollicitée par les auteurs ?


Gusti-Klara Gaillard : Oui, j’ai eu plusieurs entretiens avec Catherine Porter et Constant Meheut. J’avais été d’emblée frappée par l’ampleur du travail de documentation et d’enquête de leur équipe autour de la « double dette ». J’ai donc répondu volontiers à leurs questions et partagé des références et informations. J’ignorais néanmoins que leur série d’articles aborderait le traitement de cette question jusqu’à 2004 inclus, y compris en interviewant des membres de la commission Debray. Deux siècles d’histoire pratiquement !    


 Frantz Duval : Avez-vous appris de nouvelles informations ?


Gusti-Klara Gaillard : Même si l’essentiel du propos des articles sur la « double dette » relève d’une documentation déjà existante, la synthèse est éclairante et j’ai appris bien sûr ! En particulier, leurs calculs permettent, au-delà des milliards d’euros annoncés depuis 2003, d’avoir un chiffrage de l’hémorragie des ressources financières que l’acquittement de la « dette de l’indépendance » a imposé à la population. 


Par ailleurs, découvrir les liens entre le Crédit Industriel et Commercial et la construction de la tour Eiffel m’a vivement intéressée comme encore l’identité de grandes familles actuelles d’Europe dont les ancêtres avaient été propriétaires esclavagistes à Saint-Domingue. Dans les deux cas, on aurait voulu en savoir bien davantage pour pouvoir éventuellement approfondir !


Cependant parfois, pour les articles traitant du début du XXe, certaines informations risquent d’être hâtives. Certaines (telles celle relative à l’affaire Machias) gagneraient à être étoffées.


Frantz Duval : Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ou rassuré après votre lecture ?


Gusti-Klara Gaillard : J’ai été fortement frappée par la qualité tant du traitement de la documentation diversifiée que des ressources mises en œuvre pour valoriser l’iconographie de chacun des articles. Par ailleurs, la traduction des articles dans les deux langues officielles d’Haïti est à saluer, celle en créole est particulièrement réussie, et toutes deux accessibles gratuitement en ligne. Que de moyens mis en œuvre par le New York Times. Étant une citoyenne du pays le plus pauvre d’Amérique, j’en reste un peu abasourdie.  


Frantz Duval : Quels aspects de vos études sur le sujet n’ont pas été abordés dans l’article ?


Gusti-Klara Gaillard : La plupart des aspects de mes études sur le sujet sont abordés mais souvent par simple allusion. Par exemple, les contraintes commerciales qui accompagnent la « double dette » sont survolées et la part de la valeur des esclaves dans le montant de la « dette de l’indépendance » aurait pu être davantage développée. J’ai traité cette dernière question avec précision dans ma contribution (accessible en ligne) à un colloque tenu en Avril 2021 à l’université de Grenoble. Elle paraît sous peu dans les Actes du colloque, son titre est significatif : « La dette de l’Indépendance. La liberté du genre humain monnayée (1791-1825) ». 


Plus en avant dans le 19e siècle, les articles ne soulignent pas assez la détermination farouche des États-Unis à évincer les capitaux français de la banque nationale et à devenir l’unique créancier d’Haïti. La question brûlante du contrôle des douanes est également à peine effleurée, certaines conclusions de travaux (dont les miens) n’ont d’ailleurs pas été mobilisées. Mais difficile aussi, voire impossible, sous un tel format d’articles de tout approfondir ! 


Frantz Duval : Vous venez de publier avec d’autres un ouvrage sur la question de la dette pouvez-vous nous en dire deux mots ?


Gusti-Klara Gaillard : L’ouvrage collectif « Haïti-France. Les chaînes de la dette. Le rapport Mackau (1825) » est construit autour du rapport que l’émissaire militaire Mackau a rédigé à l’issue de sa mission en Haïti en juillet 1825. Chacun des quatre auteurs développe des éclairages autour de ce document majeur, l’ensemble permet de mettre en lumière la portée et les incidences de l’imposition à Haïti de l’ordonnance du 17 avril du roi Charles X. Pour ma part, j’y pointe, entre autres, la détermination de Mackau à obtenir le consentement de Boyer et les omissions délibérées, véritables mensonges déguisés, qui scandent ce rapport. Côté haïtien, j’essaie de déceler l’évolution de la ligne observée par le gouvernement haïtien au fur et à mesure que la crainte d’un bombardement s’intensifie avec l’approche de Port-au-Prince des 500 canons de l’escadre française. Les quatre études de cet ouvrage sont à lire !


Frantz Duval : Pour être la principale historienne haïtienne de l’époque contemporaine qui travaille sur la double dette avec quel(s) sentiment(s) avez-vous lu le travail du New York Times ?


Gusti-Klara Gaillard : Depuis de nombreuses années, de mon master à mon habilitation à diriger des recherches, mes travaux portent sur les relations inégales entre Haïti et la France, soit de 1825 au début des années 1960. Ces derniers temps, je cherche à encore mieux cerner les origines et le poids de la « dette de l’indépendance », aussi je me réjouis de voir cette série d’articles toucher un grand public de par le monde. La dette illégitime (pour répéter Madiou), la dette inique qu’Haïti a eu à payer est un sujet qui relève de l’esclavagisme, du néocolonialisme et de l’ordre économique international. Ce cas singulier de surendettement forcé d’Haïti amène aussi à s’interroger sur le lot de maints États jadis colonisés et ne parvenant toujours pas à amorcer un développement autonome. Le dossier du New York Times est définitivement d’actualité !


Cependant plusieurs points m’interpellent dans le traitement du sujet par l’équipe du New York Times. Ici, je me contenterai d’en soulever trois. 


D’abord, pourquoi ne pas avoir indiqué que le mot si juste de « rançon » pour qualifier cette « dette de l’indépendance » a été utilisé par les Haïtiens et Haïtiennes, eux-mêmes, au moins dès la fin du XIXe siècle ? L’équipe de journalistes a pourtant dû lire mon article qui le signale, paru dans vos colonnes, l’an dernier intitulé : « Il y a 196 ans, la dette de l’indépendance. La rançon de l’indépendance et la liberté du genre humain ». Toute la première moitié du XIXe siècle est jalonnée de luttes populaires contre l’impôt forcé pour payer la dette, contre le départ des caisses d’argent vers la France, des manifestations spontanées de rue cherchant même à les empêcher !


Ensuite, certains propos dans la version en ligne de l’article peuvent prêter à confusion. Il y est écrit par exemple que l’ultimatum qu’apporte Mackau a été : « Si vous ne payez pas cette somme faramineuse, ce sera de nouveau la guerre. » Mackau l’a-t-il vraiment dit ? Serait-ce une manœuvre pour faire plier le président Boyer ? Mackau en principe a ordre d’imposer un blocus des ports, ce qui en soi en cas d’application provoquerait assurément une asphyxie économique du pays. Les termes précis du Rapport de Mackau auraient gagné à être rapportés. 


Enfin, et prolongeant la précédente remarque, sauf erreur de ma part, je ne comprends pas (et ce n’est pas faute de le leur avoir signalé) que les journalistes ont omis d’indiquer qu’un historien haïtien, Benoît Joachim, a fait une étude monumentale sur la « double dette » de 1825 à la fin du XIXe siècle. Dans sa thèse de doctorat, il retrace, entre autres, nombre des paiements effectués par Haïti à la Caisse des dépôts et consignations. Certes, Joachim s’y attache surtout pour la dette de l’indépendance, moins pour l’emprunt de 1825, mais cet historien avait à cœur de traquer et chiffrer cette spoliation éhontée des ressources financières du pays. 


De toute façon l’essentiel est là bien palpable : ce dossier d’articles sur la « double dette » dédié à un grand public fera date !


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