Le Nouvelliste | Série de dettes publiques contractées par Haïti sur le marché intérieur et extérieur au XIXe siècle (1825-1911) (Suite)
Qu’est-ce qui explique que les événements aient pris une telle tournure ?
Quand le général Antoine Simon prit le pouvoir en 1908, la situation économique et financière du pays était des plus catastrophiques. Au niveau interne, elle avait subi la crise décennale 1890-1900. La production du café, principale denrée d’exportation du pays et principale source de revenus de l’État, périclitait. De 90 millions de livres à l’exportation, de 1870 jusqu’au gouvernement de Florvil Hyppolite (1889-1896), le café, la principale denrée d’exportation, descendait parfois à 60, 50 et même 40 millions de livres[27]. À comprendre que l’économie du pays devait subir les conséquences de cette baisse considérable.
Au niveau international, la dépression mondiale de la période 1890-1893 avait aggravé la situation. Elle produisit un choc destructeur sur l’économie haïtienne, en particulier sur le café. En effet, entre 1890 et 1897, le prix du café avait diminué de façon notable. L’historienne Gusti-Klara Gaillard-Pourchet explique que 100 livres de café passèrent de 100 francs en 1890 à 37 francs en 1897[28]. Dans ce contexte, il est compréhensible que la décote continue de la gourde par rapport au dollar inquiète les acteurs économiques et politiques. Ainsi, les revenus de l’État, prélevés sur les droits de douane, souvent hypothéqués auprès des financiers d’occasion des bords de mer lors des emprunts intérieurs, étaient compromis. À un certain niveau, l’État haïtien dépendait du secteur financier privé pour survivre. En général, il y avait une gêne financière au sein du gouvernement et une situation de détresse sociale qui se voyait à l’œil nu.
Pour faire face, un tant soit peu, à la situation économique et financière délétère, le gouvernement se mit à rechercher des fonds ici et là, plutôt des crédits, pour son fonctionnement. Des financiers, aux aguets, faisaient des offres les unes plus mirobolantes que les autres. Un consortium de capitalistes américains offrait de prêter une somme de 20 millions de dollars. Au sein du gouvernement, l’offre a été considérée favorablement par certains et décriée par d’autres. Toujours est-il qu’elle était analysée, elle était même discutée au Conseil des secrétaires d’État. Finalement, le président de la République, qui avait le dernier mot, la refusa, arguant sommairement « qu’il n’est pas bon d’avoir pour créancier un voisin trop puissant ». Dans cette déclaration, il n’y avait pas seulement le refus de l’offre, il y avait aussi une indication de la direction à prendre : la France de toujours. De ce pas, on se tourna vers la « caisse » traditionnelle de l’État haïtien, malgré les déconvenues, les histoires récentes de vol, de fraudes commises par la BNH, le procès de la Consolidation et les emprunts extérieurs s’étant soldés par des scandales financiers les uns plus fâcheux que les autres. Le ministre-résident de France en Haïti, M. Pierre Carteron, a été appelé en pourparlers par le gouvernement haïtien au sujet d’un prêt éventuel de la part des capitalistes français à l’État haïtien. Dans la même logique, le représentant diplomatique de l’Allemagne en Haïti, von Zimmerer, a été lui aussi abordé. La démarche du gouvernement haïtien a été accueillie avec enthousiasme – on n’attendait que cela. Avant tout, il s’agissait de prêter de l’argent ! La France et l’Allemagne, alors très actives sur le marché de la finance, déjà associées au sein de la BNH, avaient intérêt dans une telle entreprise. Prêter de l’argent à Haïti, malgré la situation socio-économique morose du pays, est toujours rentable pour les capitalistes entreprenants qui savent comment s’y prendre. On était à l’époque de l’européanisation du monde – notamment des États de l’Europe de l’Ouest –, caractérisée, entre autres, par les investissements de capitaux à l’étranger. Haïti, située dans le giron de l’Amérique latine et de la région des Caraïbes, répondait à certaines conditions pour des emprunts à risque.
Les discussions pour le nouvel emprunt se sont poursuivies, entre autres, au Palais national. Le président Antoine Simon, appuyé par ses conseillers, mena les pourparlers en Haïti. Le chef de l’État, au préalable, voulut sonder le terrain et de déterminer l’état d’esprit des puissances tutrices d’Haïti sur les questions financières. En général, les deux diplomates européens convoqués à cette occasion, défendaient l’un et l’autre, les points de vue de leur État respectif et les intérêts des capitalistes de leurs pays. Les discussions se déroulèrent dans une ambiance détendue, augurant, sans doute, de « bonnes nouvelles » pour la République.
À la suite de ces discussions préliminaires, le gouvernement envoya une délégation à Paris en vue de procéder à l’emprunt convoité[29].
La délégation haïtienne accomplit sa mission selon les objectifs escomptés. Un consortium formé de financiers et de capitalistes français, allemands et nord-américains souscrivit à la demande haïtienne. La Banque française l’Union Parisienne et ses associées d’Allemagne et des États-Unis d’Amérique donnèrent des garanties pour une telle transaction. L’emprunt de la nouvelle banque, obtenu sur une période de cinq ans, a été fixé à un intérêt de 5 % or[30]. Rapidement, les fonds de démarrage pour les activités de la nouvelle banque ont été fournis. Ainsi, d’un commun accord, les autorités gouvernementales et les manitous de la finance ont procédé à la résiliation du contrat ayant donné naissance à la Banque Nationale d’Haïti en 1880 et la création, par la même occasion, d’une nouvelle banque : la Banque Nationale de la République d’Haïti. La création de la nouvelle banque, la BNRH, se matérialisa donc avec un emprunt de 65 millions de francs contractés sur le marché financier de la République française. Les capitalistes français, majoritaires, avancèrent 75 % des fonds, les financiers nord-américains et les banquiers allemands se partagèrent le reste[31].
Ce fut la jubilation dans le camp gouvernemental. Les partisans du pouvoir montèrent au créneau pour montrer l’importance de l’emprunt, la nécessité de la nouvelle banque et le travail réalisé par le président Antoine Simon[32]. La nouvelle banque d’État a été inaugurée officiellement le 8 mars 1911, en grande pompe. À cette occasion, les dignitaires ont tenu les discours de circonstance et le champagne coula à flots au siège de l’institution au bas de la ville de Port-au-Prince.
La BNRH, la toute nouvelle banque, avait été créée avec un plan économique bien arrêté. Ce plan visait, entre autres, les objectifs suivants :
l’augmentation des recettes de l’État par des mesures d’assainissement, la lutte contre la gabegie et la corruption ;
la réduction de la dette publique (interne et externe) au fur et à mesure en rachetant au départ près de 19 millions de dollars (soit exactement 18 900 000,00 dollars) ;
la diminution des charges de l’État ;
le paiement des titres de la dette intérieure ;
le retrait du papier-monnaie et des pièces de nickel en circulation depuis le gouvernement de président Nord Alexis en les remplaçant par une nouvelle monnaie haïtienne ayant de la valeur réelle sur le marché des changes et dans les transactions commerciales, financières et autres ;
la promotion de l’agriculture et de l’industrie.
Ce programme économique et financier orchestré par le gouvernement faisait rêver plus d’un, spécialement les naïfs, les rêveurs et des compatriotes de bonne foi. Les sceptiques et les habitués des travers des hommes politiques au pouvoir se méfiaient de l’initiative et ne croyaient pas non plus dans la propagande gouvernementale. Il s’est avéré que ces derniers avaient raison. Au fil du temps, la Banque ne répondait pas aux attentes de l’État haïtien et de la population. Selon Antoine Pierre-Paul, ancien député, un partisan de la première heure et jusqu’au soir de la vie du général Antoine Simon et de son régime[33], tous les projets élaborés pour le développement économique du pays ont été abandonnés. De plus, selon cet ancien parlementaire, le temps s’écoula sans que rien ne soit intenté pour consolider, par exemple, la stabilité financière. Ainsi, la BNRH, de par son attitude, avait déçu les espoirs placés en elle. Plein d’amertume, Pierre-Paul a écrit :
La Banque Nationale de la République d’Haïti a manqué à ses obligations envers le pays. Elle a failli à la tâche qui lui incombait d’aider à notre développement économique [souligné par nous]. Elle est devenue un simple comptoir d’escompte n’accordant son attention et ses faveurs qu’à l’élément étranger au préjudice du commerce national qui, après avoir longtemps langui, faute de crédit, a finalement disparu. Ce résultat imprévu auquel ont abouti les efforts dépensés en 1910 pour établir en Haïti une Banque d’État, qui est surtout une Banque d’émission, nous le devons à l’incompétence des gouvernants qui, dès août 1911, se sont subalternisés à la Banque[34].
Quelle différence existait-il entre la BNH et la BNRH ? Pas de grande différence. Dans les faits, l’État haïtien avait accordé en 1910-1911 à la BNRH un certain nombre de privilèges qu’il avait octroyés en 1880 à la BNH. Parmi ces privilèges, on peut énumérer :
Le droit d’extra-territorialité. C’est encore une société française, l’Union Parisienne, siégeant à Paris, qui est propriétaire de la BNRH et qui a la responsabilité de sa gestion directe ;
Le droit de la trésorerie. La nouvelle banque était chargée du service de la trésorerie de l’État, comme ce fut le cas pour l’ancienne banque ;
Le droit d’émission de la monnaie. La nouvelle banque était investie du privilège d’émission de la monnaie sur le territoire national, avec tous les avantages qui sont accordés d’ordinaire à une banque centrale de l’État.
Avec de tels avantages, qui ne se porterait pas acquéreur ? Sòt ki bay, enbesil ki pa pran ! Qui pis est, à ce moment-là, l’économie haïtienne languissait par manque de production et d’investissements conséquents.
Un an après la création de la nouvelle banque, le publiciste Fréderic Marcelin, l’un des meilleurs spécialistes des questions bancaires de l’époque, ancien ministre des Finances, publiait, un ouvrage au titre évocateur : Finances d’Haïti, emprunt nouveau, même banque[35]. Dans cet ouvrage, il avait souligné, à quelques différences près, que la BNRH dans sa structure, son orientation et ses objectifs est la même que la BNH– En effet, ce furent les mêmes acteurs placés au même local, les mêmes préteurs (sauf des capitalistes nord-américains), la même clientèle, le même personnel. Ainsi, la « nouvelle banque » ne trouva pas mieux à faire que de répéter les pratiques bancaires mises en place en Haïti depuis trois décennies. En résumé, ce fut l’État haïtien qui perdit le plus dans cette histoire[36]. L’État haïtien décida de fermer l’ancienne banque – discréditée à juste titre dans l’opinion publique, surtout après l’affaire de la Consolidation et le procès qui en a suivi, de restituer aux banquiers la somme exorbitante de 12 millions de francs prélevés en faveur des intéressés[37] –, de procéder à un nouvel emprunt (65 millions de francs) pour l’ouverture d’une nouvelle banque composée de la majorité des capitalistes d’antan et de seulement quelques nouvelles têtes[38]. Les capitalistes ayant réalisé cette transaction financière avaient remporté le gros lot. Avec l’argent de l’État haïtien, obtenu sous forme d’emprunt extérieur, ils devinrent propriétaires d’une banque d’État à l’intérieur d’un État indépendant, banque qu’ils pouvaient gérer selon leurs propres intérêts. À l’époque, le publiciste Fréderic Marcelin avait vu juste. Il a écrit : la nouvelle banque, la BNRH, « a coûté extraordinairement plus cher au pays que la banque de Salomon (la BNH)[39].
Tous ces emprunts (extérieurs et intérieurs) avaient pour base de garantie : les revenus sur le café (production et les droits de douane perçus sur cette denrée d’exportation)[40]. Toujours est-il que cette série de dettes publiques, acceptées à des taux usuraires, se sont soldées le plus souvent par des scandales financiers et des histoires de malversations de la part des hommes au pouvoir. À cause du détournement des fonds, de leur caractère non productif, non rentable, ces dettes et emprunts enlisaient le pays dans des crises économiques et financières. Aussi, ces dettes et emprunts, a-t-on tendance à croire, constituaient un négoce juteux qui remplissaient les coffres des banquiers se promenant près de la Seine, les caisses des négociants du bord de mer de Port-au-Prince et les poches des détenteurs du pouvoir d’État et de leurs associés.
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