Le sable est noir et humide. La mer un peu vaseuse – la mangrove n’est pas loin. Ce dimanche 3 décembre, le vent s’engouffre dans les palmes des cocotiers qui bordent la plage de Viard, à Petit-Bourg, sur la côte ouest de la Guadeloupe. Il est 7 heures du matin. Un promeneur flâne au bord de l’eau, au niveau du club de voile, devant lequel plusieurs kayaks sont empilés. Derrière le petit local, sur le parking, il aperçoit une forme étendue sur le parking. Il s’approche et se fige. C’est un jeune homme, qui n’est pas en train de cuver son rhum ni de finir sa nuit dehors. Il est à moitié décapité.
Sur le parking fouetté par le vent, des pompiers, des gendarmes et un médecin légiste entourent bientôt le cadavre. Le défunt est couvert de plaies, dont une très profonde à la gorge. Seul un mince lambeau de chair rattache encore sa tête à son tronc. Il s’est vidé de son sang et la terre a tout avalé. Qui est ce pauvre garçon ? Dans ses poches, aucuns papiers ni documents qui permettent de l’identifier. La zone est ratissée. Un drone survole la plage à la recherche d’indices. Rien. Pas le début d’une piste. Jusqu’au moment où une jeune femme se présente à la gendarmerie, pour signaler la disparition d’une amie proche…
La disparue s’appelle Lorna Linco Ezelin. Elle a 19 ans. C’est une fille de 1,68 mètre, fine et musclée, coiffée de longues nattes tressées. Étudiante en école d’infirmière, elle est passionnée de judo et passe son temps sur les tatamis. Bien qu’elle ait un petit copain, elle avait la veille un rendez-vous nocturne avec un autre garçon, sur la plage de Viard. Un certain Joël Tholle, 20 ans, jeune espoir de l’équipe de France de ju-jitsu. Elle avait passé sa belle robe moulante et ses petites sandales dorées pour le retrouver. Mais visiblement, les choses se sont très mal passées. Car vérifications faites, c’est lui, le décapité du parking…
Les gendarmes soupçonnent immédiatement un massacre sur fond de triangle amoureux. Ils foncent chez le petit ami officiel de Lorna et le placent en garde à vue. A-t-il suivi sa copine à son rendez-vous galant et réglé son compte à son rival ? Et elle, qu’en a-t-il fait ? Le garçon jure ne rien savoir. Il est finalement relâché.
Le lendemain matin, le ciel est sombre, la mer formée. À six kilomètres au sud de Petit-Bourg, sur un chemin du littoral, on découvre la carcasse calcinée d’une voiture encore fumante. C’est celle de Joël Tolle. L’épave dégage une horrible odeur de chair brûlée. Les gendarmes l’inspectent et y découvrent un corps carbonisé. On dirait une momie recroquevillée. Les analyses ADN confirment qu’il s’agit de Lorna.
Sur les réseaux sociaux, les Guadeloupéens s’emballent, certains accablent le petit copain, d’autres balancent des théories toujours plus folles. Mais les gendarmes, eux, s’efforcent de garder la tête froide. Quarante enquêteurs sont mobilisés sur l’affaire. Et c’est finalement la vidéosurveillance qui esquisse un début de scénario…
Sur les bandes, on voit un homme zoner sur la plage de Viard, non loin du parking, le soir du massacre. Les gendarmes parviennent à l’identifier et l’interpellent. En retraçant ses déplacements grâce à son téléphone portable, on découvre que cette même nuit, il s’est également rendu sur le chemin de Goyave, où l’on a retrouvé la voiture incendiée. Difficile de croire à une coïncidence…
Le type est un habitant de Petit-Bourg sous curatelle, accro au crack et déjà condamné pour violences et pyromanie. Il est sorti de prison en janvier 2022. Confondu par des traces de sang retrouvées à son domicile, il passe rapidement aux aveux. Dans la nuit du 3 décembre, il zonait sur le parking de la plage, près du club de kayak, quand il a croisé Joël et Lorna. Ces derniers se seraient moqués de lui. Une petite vanne de rien du tout. Mais qui aurait suffi à le faire sortir de ses gonds. Saisissant son couteau dans sa poche, il se serait jeté sur Joël lame en avant, en visant directement la gorge. Puis il aurait poignardé à mort Lorna et transporté son corps pour brouiller les pistes…
Il aura donc suffi d’une mauvaise rencontre pour briser le destin de ces deux jeunes sportifs prometteurs. Pas de règlement de comptes amoureux ici. En matière criminelle, les pistes les plus évidentes sont parfois des impasses…
Une enquête de Christophe Guerra.
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