Le roman « Voix / Éclairs / Tonnerres » revient sur le tremblement de terre qui a dévasté Haïti en 2010
Le 12 janvier 2010, la terre a tremblé en Haïti.En moins de 30 secondes, le séisme a avalé Port-au-Prince, tuant plus de 250 000 personnes, en blessant 300 000 et laissant plus d’un million et demi d’Haïtiens sans logis. Un pays anéanti en un claquement de doigts.
« Seuls les chanceux ont été sauvés. […] Nous entendions des gens sur leur téléphone portable, tout le long de la rue, appeler frénétiquement à l’aide, donner des indications sur l’endroit où ils pensaient se trouver sous les décombres, dans les pièces de leurs maisons. On entendait des téléphones sonner et des gens y répondre. Puis, de moins en moins de voix nous sont parvenues. Une variété de sonneries faibles et persistantes se levait comme un vent de sous la terre, sans réponse. Nous avons entendu nos propres voix hurler les unes après les autres, demander de l’aide, ne pas savoir quoi faire. »
Ainsi se remémore Ma Lou, une vieille marchande qui a vu le monde s’effondrer devant elle, dans Voix / Éclairs / Tonnerres — sublime traduction par Chloé Savoie-Bernard du roman What Storm, What Thunder (Tin House, 2021) — de Myriam J.A. Chancy ; un bouleversant récit polyphonique dans lequel dix voix rescapées de l’ensevelissement racontent les jours qui ont précédé et suivi la tragédie, dégageant un savoir de la catastrophe, de l’indicible, de l’espoir.
« Au départ, je souhaitais inventer douze voix, pour faire écho au nom que les habitants de la capitale ont donné au séisme, Douz, raconte la romancière canado-haïtienne, qui vit aux États-Unis, rencontrée par Le Devoir en marge du Salon du livre de Montréal. Elles sont finalement devenues dix. Dix voix pour essayer de capter tous ces disparus, tous ces noms qui ne se retrouvent nulle part dans l’histoire. Dix voix pour donner un sens à quelque chose qui n’en a pas, mais aussi pour capter le fait que la réaction au séisme et ce que les gens ont subi n’étaient pas uniformes. Je voulais que le lecteur ait une compréhension de la complexité du problème, de l’importance des communautés et de l’univers haïtien en général. »
Une fissure dans l’espace-temps
On y rencontre donc Richard, un riche expatrié, dirigeant d’une entreprise d’embouteillage d’eau ; sa fille illégitime, Anne, une architecte qui conçoit des logements abordables pour une ONG au Rwanda ; Léopold, un trafiquant de drogue amoureux d’une escorte ; Didier, un musicien émigré qui conduit un taxi à Boston ; ou encore Sara, une mère hantée par le souvenir de ses trois enfants dans un camp de réfugiés.
Des riches et des pauvres, des déplacés, des survivants, des témoins et des membres de la diaspora, des aînés et des jeunes. Tant de destins uniques, mais interreliés, qui tissent la toile complexe de la société et de l’économie haïtiennes.
Pour chacun d’eux, Myriam J.A. Chancy a imaginé un « avant », un « pendant » et un « après » le tremblement de terre. « Je voulais capter la fissure que le séisme a causée dans l’espace-temps. On a vécu plusieurs difficultés en Haïti, que ce soit la période de la dictature ou l’occupation par les États-Unis au début des années 1900. Or, le séisme, par son impact extraordinaire, a été complètement différent. Du jour au lendemain, qu’on vive en Haïti ou ailleurs, il y a eu une fracture. Certaines personnes, même si elles étaient toujours en vie, devaient composer avec la perte de tout ce qu’ils connaissaient. Ils se retrouvaient soudainement sans avenir. Pour ceux qui vivaient ailleurs, il n’y a aucun retour possible. Leur passé a disparu. Ils ne peuvent que regarder devant. Chacun doit refaçonner le temps à sa manière. »
Un combat intersectionnel
En entamant, à travers ses personnages, une grande réflexion sur le deuil, la destruction et la reconstruction, l’écrivaine aborde les fractures sociopolitiques, raciales, de genre et de classe qui ont précédé le désastre et qui expliquent la désolation qu’il a semée et la difficulté du peuple haïtien à se relever, près de 15 ans après.
« En tant qu’Haïtienne née à Port-au-Prince, je suis traversée par toutes ces réalités et tous ces enjeux. Comme plusieurs familles de la région, la mienne est à la jonction de la classe ouvrière et de la bourgeoisie. Je voulais montrer que la société haïtienne est en lutte avec elle-même pour être capable d’avancer. Il y a aussi un déséquilibre sur le plan de l’impact. On peut dire qu’un tremblement de terre touche tout le monde à la même échelle, mais ce n’est pas réel. J’ai placé la classe ouvrière au centre du roman, pour montrer à quel point ils ont sacrifié pour aider les autres, à quel point ils tiennent le fardeau de la société sur leurs épaules. »
Dans Voix / Éclairs / Tonnerres, ce sont aussi les femmes qui ont le rôle de se relever, de porter assistance, de reconstruire la communauté. « J’ai passé un peu de temps dans les camps de déplacés après le séisme, raconte l’autrice. J’ai moi-même vu les femmes organiser, trouver comment faire pour nettoyer les vêtements, trouver de l’eau, nourrir les petits, aider les victimes de traumas. Il y a une espèce de transmission qui s’effectue aussi entre les générations, comme un partage de sagesse. »
Enfin, les différents parcours racontés témoignent, avec un mélange de colère, d’ironie et d’incompréhension, de l’échec des efforts d’aide internationaux qui se sont déployés dans la foulée de la tragédie.
« Ce sont quand même entre 16 et 20 milliards de dollars qui sont entrés en Haïti. Cette aide n’a eu aucune incidence à l’échelle locale, rappelle Myriam J.A. Chancy. La population touche actuellement moins d’argent qu’en 2009. Comment est-ce possible ? Ça parle de la manière dont Haïti est situé mondialement sur les questions économiques, de la manière dont le pays est exploité pour ses ressources humaines et naturelles. Il n’y a aucun développement en éducation, en santé, en infrastructure, qui aurait des impacts sur la population, qui serait établi en concert avec un gouvernement légitime. C’est toute la structure de l’aide qui doit changer. »
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