Le report de l’élection présidentielle continue d’indigner la population. Le Sénégal s’enfonce, samedi 10 février, dans la crise après la répression de manifestations au cours desquelles deux jeunes hommes ont été tués.
La répression de vendredi a suscité une vague de contestations dans l’opposition. « Nous prenons à témoin la communauté régionale et internationale, face aux dérives de ce pouvoir finissant » du président Macky Sall, a réagi Khalifa Sall, l’un des principaux candidats à la présidentielle. Thierno Alassane Sall, un autre candidat, a protesté sur X contre la « répression brutale inacceptable ».
La coalition du candidat antisystème Bassirou Diomaye Faye, qui a reçu le soutien de la figure de l’opposition Ousmane Sonko, a dénoncé « la brutalité des forces de sécurité qui ont exercé des violences inouïes » et salué « les efforts » pour « faire barrage au coup d’Etat constitutionnel » du président Sall et maintenir la présidentielle le 25 février.
Le pays a été vivement ému par la mort dans la ville historique de Saint-Louis (Nord) d’Alpha Yoro Tounkara, 22 ans, étudiant en deuxième année de licence de géographie. Des centaines d’étudiants de l’université Gaston-Berger, où il étudiait, ont veillé dans la nuit de vendredi à samedi, priant pour lui.
« Il était non seulement un brillant étudiant, mais aussi un camarade aimé et respecté. Sa présence chaleureuse et son enthousiasme contagieux manqueront à tous ceux qui ont eu la chance de le connaître », a écrit Cheikh Ahmadou Bamba Diouf, président du club de géographie de l’université.
Les circonstances de sa mort ne sont pas encore connues mais une enquête a été ouverte, a annoncé le procureur de la République de Saint-Louis. Le ministre de l’intérieur a affirmé dans un communiqué « que les forces de défense et de sécurité ne sont pas intervenues dans le campus universitaire où le décès est survenu ».
Au moins cinq journalistes pris pour cible
Modou Gueye, 23 ans, est la deuxième victime des manifestations. Il était un marchand ambulant à Colobane, un quartier animé de Dakar, où il vendait des maillots et des drapeaux. « Il y a eu des tirs de grenades lacrymogènes, et ensuite on est allés à la gare du TER de Colobane pour rentrer », a raconté à l’Agence France-Presse (AFP) son frère, Dame Gueye.
« C’est là-bas qu’un gendarme lui a tiré une balle réelle au ventre », a-t-il affirmé. « C’est moi qui lui ai tenu son sac quand il est tombé », a-t-il dit. « Il a subi deux opérations cette nuit, et malheureusement il a succombé à ses blessures ce matin », a précisé à l’AFP Mbagnick Ndiaye, son beau-frère. L’information n’a pas été confirmée par les autorités. Des images diffusées sur les réseaux sociaux font craindre qu’il n’y ait de nombreux blessés.
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Vendredi, des manifestations d’ampleur contre le report des élections et le président, Macky Sall, ont eu lieu dans tout le pays, mais elles ont été aussitôt dispersées par les forces de sécurité. A Dakar, la capitale, la police a fait un usage abondant de gaz lacrymogène pour tenir à distance les personnes qui cherchaient à se rassembler aux abords de la place de la Nation. Des manifestants ont riposté en lançant des pierres et en érigeant des barricades avec des objets de fortune. Reporters sans frontières s’est « indigné », vendredi sur X, du fait qu’au moins cinq journalistes aient été pris pour cible par les policiers à Dakar.
L’appel à protester vendredi avait été diffusé sur les réseaux sociaux, sans qu’il soit possible de déterminer précisément qui en était à l’initiative. De telles manifestations sont généralement interdites dans le pays.
Nouvelle manifestation prévue pour mardi
Le Sénégal a été régulièrement secoué depuis 2021 par des épisodes de contestation liées à des procédures judiciaires contre l’un des principaux opposants, Ousmane Sonko, aujourd’hui incarcéré. Des dizaines de personnes y ont été tuées, et des centaines arrêtées.
Ce nouvel épisode de troubles ouvre une période d’incertitude dans le pays une semaine après l’annonce par Macky Sall du report sine die de la présidentielle, initialement prévue pour le 25 février.
L’Assemblée nationale a approuvé lundi un ajournement au 15 décembre, après avoir expulsé par la force les députés de l’opposition. Elle a aussi voté le maintien de M. Sall au pouvoir jusqu’à la prise de fonctions de son successeur, vraisemblablement au début de 2025. Son deuxième mandat expirait officiellement le 2 avril.
Ce report, que Macky Sall justifie en invoquant un différend entre le Parlement et la justice au sujet de certaines candidatures, a soulevé une indignation largement partagée sur les réseaux sociaux. L’opposition crie au « coup d’Etat constitutionnel ». Les partenaires internationaux du Sénégal ont dit leur préoccupation et appelé à organiser des élections le plus rapidement possible.
Samedi à Paris, plusieurs centaines de personnes, dont de nombreux Sénégalais (2 000 manifestants, selon la préfecture de police) ont défilé contre Macky Sall, qualifié notamment de « dictateur ». Des slogans « Macky démissionne, Macron complice » y ont été entonnés, après la réaction jugée timide de la France au report de la présidentielle.
Une nouvelle manifestation lancée par un collectif de la société civile, Aar Sunu Election (« protégeons notre élection »), est prévue pour mardi. Face à la répression, « il faut une stratégie de lutte citoyenne. La désobéissance civile est une arme que l’on va utiliser pour mettre ce pays à l’arrêt et rétablir la légalité constitutionnelle », a déclaré samedi à l’AFP Malick Diop, un des coordinateurs du collectif.
Vendredi, des débrayages dans les écoles ont été massivement suivis et les imams ont été invités à dénoncer la situation politique dans leur prêche lors de la grande prière.
Le report de la présidentielle est perçu par l’opposition comme une manigance pour éviter la défaite du candidat du camp présidentiel, voire pour maintenir le président actuel à la tête du pays encore plusieurs années, ce qu’il dément. Face à l’une des plus graves crises politiques des dernières décennies, M. Sall a dit vouloir engager un processus « d’apaisement et de réconciliation ».
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