L’IA générative (GenAI) s’est d’abord manifestée au grand public à travers ChatGPT, agent conversationnel mobilisant la technologie des grands modèles de langage. Du point de vue de la fonctionnalité, la GenAI est couramment perçue comme un outil capable de créer de nouveaux contenus et idées, notamment des conversations, des histoires, des images, des vidéos et de la musique. En somme, la GenAI serait un outil de création, outil appropriable capable de renforcer la créativité humaine.
Pour ce qui concerne la génération de texte : écrivains, journalistes, rédacteurs techniques ont foi dans la maîtrise possible de cette capacité créative de l’IA. Et il apparaît évident que le marché du travail, les professions et l’organisation sociale, vont se voir profondément bouleversés par le phénomène. Ceci pousse à prêter attention au sens des mots. Peut-on valablement considérer que la GenAI serait un outil d’aide à la créativité, voire un outil de créativité ?
Un outil, vraiment ?
Un outil, défini grossièrement, est un moyen de transformation du réel, d’un intrant en un extrant. En matière informatique, un outil numérique serait donc un programme qui transforme un prompt sur ChatGPT en réponse sur l’écran… C’est du moins l’idée étourdie que l’on peut s’en faire ! Le programme ChatGPT traite en fait bien autre chose que le prompt (le profil utilisateur, l’historique de la conversation, les droits d’accès, etc.) et produit certes le résultat sur l’écran, mais aussi d’autres résultats qui viennent abonder dans la boucle de rétroaction (en vue de l’enrichissement des intrants), ou dans une séquence postérieure de traitement (données publicitaires, appel à un moteur de recherche, reconfigurations diverses…). On est bien loin d’un outil comme le marteau, qui n’obtient jamais, lorsqu’on l’utilise, autre chose que ce à quoi on peut s’attendre : une déformation de la matière sous le marteau. Les incidences du prompt, au contraire, adviennent partout dans le réseau, et les propagations énergétiques du fait du prompt ne sont limitées par aucune loi naturelle. La GenAI étant du logiciel, elle ne transforme pas un intrant en un extrant, mais elle est le nom que nous donnons à un système d’information en cours de reconfiguration du fait d’un traitement de donnée, une opération assez éloignée de la métaphore marteau/clou tirées du monde réel.
Une créativité sous-traitée
Passons maintenant à la dimension créative. Si cette chronique avait été écrite par ChatGPT, elle aurait été bien différente, puisque le programme «répond» en premier abord que la GenAI doit être comptée au rang des outils créatifs. Mais surtout, votre serviteur se serait exonéré toute activité créative, en sous-traitant cette phase à la machine. Certes, on peut penser que ChatGPT travaille à peu près comme un cerveau humain… mais là n’est pas l’important : l’important, c’est qu’un humain qui renonce à exercer son « muscle » créatif sera bien vite dessaisi de sa compétence, tel un pianiste qui n’approcherait jamais son piano. On ne voit pas pourquoi le raisonnement ne serait pas valable pour toute personne de l’art.
Une position d’utilisateur
En somme, un examen attentif permet de comprendre que les services de GenAI ne sont pas des outils, pas créatifs, et encore moins des outils d’aide à la création puisque justement ils dessaisissent l’humain créatif de sa compétence. Reste la question : pourquoi ceci n’apparaît-il pas immédiatement comme l’évidence ? La raison simple est simple. Nous sommes, face au numérique, toujours plus ou moins dans la posture de l’utilisateur : nous n’imaginons pas ce qu’il y a derrière l’écran, de sorte que nous assimilons le texte produit par ces programmes portant les modèles de langage, au texte écrit par un humain sur un traitement de texte.
On peut penser que ce mauvais vocable «d’outil de créativité» est une tragique illusion, lorsque la GenAI commence d’être introduite à l’école. Les professeurs se voient soulagés de l’effort de créativité ; les élèves, dispensés du travail créatif sans même l’avoir un jour expérimenté. Mais qui s’en plaindrait, alors que formellement, de magnifiques réponses automatiques seront données à de magnifiques interrogations automatiques ? Et le tout n’aura plus qu’à être évalué automatiquement par une IA qui apparaît dès lors bien plus comme un grand système, que comme un simple outil.
Crédit: Lien source


Les commentaires sont fermés.