l’incroyable créativité de la France

En 2023, le montant de la dette publique française atteint 3 000 milliards d’euros, soit 112 % du PIB, avec un déficit budgétaire de 5 %. Malgré des niveaux records de prélèvements obligatoires (47 % du PIB), le pays ne parvient pas à couvrir ses dépenses publiques (57 % du PIB). Non seulement la France ne respecte pas les critères européens de stabilité, mais elle est aussi sous la menace d’une remise en cause de la qualité de sa signature : depuis 2013, le pays a perdu son AAA et risque une nouvelle série de dégradations qui pourraient, du fait de l’élévation des taux d’intérêt, considérablement renchérir la charge de sa dette. Cette incapacité à assurer les grands équilibres traduit-elle une préférence française pour la dette, pour le présent au détriment du futur ?

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L’accumulation de dettes n’est pas une nouveauté. Depuis le Moyen-Âge, la France a connu plusieurs épisodes qui se sont résolus dans la douleur et ont marqué les mémoires. Le scénario est toujours le même. Les guerres sont coûteuses et financées par des emprunts que le monarque ne peut pas rembourser. Saint Louis (1214-1270), par exemple, s’engage dans deux croisades et dans une ruineuse politique d’achat de reliques saintes. Incapable de rembourser, il augmente les impôts et confisque les biens des Juifs. Philippe le Bel (1268-1314), quant à lui, spolie ses banquiers lombards, « rogne » la monnaie et s’empare des biens des Templiers. La fréquence des crises oblige le pouvoir à prendre des mesures impopulaires. C’est pour financer son armée que le roi Charles VII crée, en 1439, le premier impôt permanent : la taille devient annuelle.

Spoliations, surémissions monétaires et… révolution

Du XVe au XVIIIe siècle, la France connaît huit défauts de paiement, dont quatre sous Louis XIV (1638-1715). Ces crises sont surmontées en usant de tous les stratagèmes possibles : augmentation des impôts, manipulations monétaires, spoliation des créanciers, politique matrimoniale (ce n’est pas pour leurs « beaux yeux » qu’Henri II et Henri IV ont épousé des filles Médicis), défaut de paiement ou encore émission monétaire. En 1720, la tentative de résolution de la crise des finances royales par John Law se traduit par une banqueroute retentissante : souscrits en espèces métalliques, les emprunts furent d’abord convertis en actions de la Compagnie des Indes assorties de forts rendements payés en billets de banque convertibles en or dont la surémission provoqua la débâcle du système.

La dernière grande crise des finances royales est fatale à la monarchie. Les recettes ne couvrant pas les dépenses, en particulier celles de la guerre d’Amérique, les emprunts se sont multipliés. Clergé et noblesse refusant de payer l’impôt, la convocation des états généraux est la seule solution. Cela enclenche le processus révolutionnaire. En 1789, la dette représente 80 % de la production annuelle. Les expédients habituels n’ont pas fonctionné. Pour résoudre les difficultés, les révolutionnaires confisquent les biens du clergé et émettent en contrepartie des assignats. Leur surémission va déclencher l’effondrement. Le dernier défaut de paiement date de 1797 avec la « banqueroute des deux tiers » : l’État ne remboursera que le tiers de sa dette.

« L’euthanasie des rentiers »

Les choses changent radicalement avec la Première Guerre mondiale. Après 1918, la France est très endettée. En 1919, le ratio atteint 200 % du produit global. Pour financer le conflit, trois moyens ont été utilisés : l’impôt, l’emprunt, auprès des Français mais aussi des Alliés et, enfin, le recours aux « avances » de la Banque de France. Les espoirs placés dans les réparations allemandes sont vite déçus et la guerre est soldée au prix d’une dévaluation des quatre cinquièmes du franc. Les créanciers de l’État sont ruinés : c’est ce que Keynes a appelé « l’euthanasie des rentiers ». En 1945, la situation n’est guère plus brillante et l’inflation est une des deux voies du redressement, l’autre étant l’augmentation de la pression fiscale. Entre 1914 et 1950, les prélèvements obligatoires sont passés de moins de 10 % à plus de 30 % du PIB. Jusqu’aux années 60, les guerres coloniales et les reconstructions en sont la cause principale. Ensuite, c’est le poids des dépenses sociales qui augmente fortement, entraînant les prélèvements obligatoires vers les niveaux actuels.

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Si après 1950, l’effort de financement a été supporté facilement grâce à la forte croissance, depuis la fin des Trente Glorieuses, les budgets ont tous été déficitaires et les organismes sociaux connaissent des déficits récurrents. Cela a provoqué l’envol de la dette qui s’est accéléré lors des deux dernières crises, la crise financière des années 2000 et la crise du Covid-19. En 15 ans, le ratio dette sur PIB a doublé. La France vit à crédit : elle ne finance ni ses dépenses sociales ni ses dépenses budgétaires. Elle emprunte donc sur les marchés financiers. L’avenir est toutefois semé d’embûches : les vieilles méthodes ne peuvent plus être utilisées. L’Europe monétaire rend impossibles à la fois les avances de la banque centrale et la dépréciation monétaire qui allège le poids des dettes. Si depuis 15 ans les taux sont bas, ils remontent depuis 2020, annonçant des temps difficiles. Pourtant, tout se passe comme si la population vivait toujours sur la lancée de l’après-guerre.

La crise du Covid et le « quoi qu’il en coûte » semblent avoir gommé le sens des réalités financières. La situation est d’autant plus grave que les ingrédients des redressements passés font défaut : la population vieillit, la croissance est faible et les défis considérables. La dette actuelle obère les capacités de faire face aux enjeux contemporains que sont la crise climatique, la grande dépendance liée au vieillissement, mais aussi le renforcement nécessaire des secteurs régaliens. Les choix présents pèseront lourdement peser sur l’avenir…

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