Les mois passent et la même question demeure : l’état de siège décrété par Félix Tshisekedi dans les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu le 6 mai 2021 produit-il réellement des résultats ? En septembre dernier, un rapport de la commission défense et sécurité de l’Assemblée nationale dressait un premier bilan pour le moins mitigé, dénonçant une mesure prononcée « sans planification d’actions stratégiques, sans un montage financier conséquent et cohérent et sans définition d’objectifs militaires ».
Dans la tourmente ces derniers mois, accusé par certains élus de ne pas prendre en compte la détérioration de la situation, le ministre de la Défense a conduit, au mois de décembre, sa propre mission d’évaluation dans les provinces concernées. Du 23 novembre au 11 décembre, Gilbert Kabanda a effectué une tournée en trois étapes, à Goma, Beni puis Bunia, pour auditionner un large spectre de personnalités, des gouverneurs militaires aux acteurs de la société civile en passant par les différents commandants opérationnels et les chefs coutumiers.
Vantant une « auscultation soigneuse de l’état de siège », le ministre a compilé ses conclusions dans un rapport confidentiel transmis au Premier ministre, Sama Lukonde Kyenge.
De plus en plus d’arguments anti-siège
Soulignant en introduction que « l’instauration de l’état de siège a été accueillie avec ferveur, soulagement et espoir de voir la paix restaurée rapidement », Gilbert Kabanda liste ensuite les nombreux facteurs qui nuisent, selon lui, à l’efficacité de cette mesure exceptionnelle. Le ministre évoque notamment le déficit de mobilisation des forces civiles vives par les gouvernants. « Par tradition, l’homme en uniforme congolais n’est pas un camarade du petit peuple », regrette-t-il.
Dans ce compte-rendu de 16 pages, Kabanda s’inquiète du « déficit de synergie » remarqué depuis le départ entre les différentes composantes sécuritaires (FARDC, police, renseignements), constate un soutien « insuffisant et irrégulier » de l’État sur les plans logistique et financier et alerte sur le fait que « l’ennemi a progressivement repris du tonus à la suite des insuffisances constatées [en face] ». L’ensemble de ces problèmes fait, selon lui, que « les anti-état de siège initiaux ont de plus en plus d’arguments et recrutent de plus en plus d’adeptes ». « Les performances positives initiales et actuelles de l’état de siège s’effacent progressivement au profit des contre-performances évolutives », précise le document.
Officiers sans fonction, manque d’argent
La plupart de ces problèmes avaient déjà été évoqués dans l’évaluation de la commission défense et sécurité de l’Assemblée nationale. En l’état, le rapport du ministère de la Défense préconise notamment de « remanier et réorganiser le commandement opérationnel sur place », de renforcer la dotation financière affectée à l’état de siège et de mener des audits des fonds alloués jusque-là à l’application de cette mesure.
Les carences financières ont été pointées du doigt par les différents acteurs qu’a sollicités Kabanda. Outre le non-paiement du solde des militaires et des policiers, le déficit de moyens se traduit aussi par une mauvaise prise en charge des militaires sur le terrain. Le texte évoque notamment des cas « d’abandon des morts et des blessés de guerre sur le champ de bataille » et une insuffisance qualitative et quantitative du personnel médical sur les théâtres d’opération.
Le ministre s’inquiète également qu’en l’absence de structures d’accompagnement de l’État, certains membres de groupes armés démobilisés « se font recruter par des ex-M23 ».
« Mafia, magouille et omerta »
Ce que le rapport souligne, ce sont surtout les nombreuses carences opérationnelles. Alerté plusieurs fois, lors de ses différentes consultations des commandements militaires sur place, sur la « diminution des capacités opérationnelles », « la non-maîtrise et la falsification des effectifs » ou encore « la présence d’officiers, sous-officiers et soldats sans fonction sur les zones opérationnelles », Kabanda préconise « d’opérer un recrutement de militaires et de policiers de crise » et de « former des unités spéciales ». Il dénonce aussi la « mafia, la magouille et l’omerta » dans les services de défense et de sécurité.
De manière générale, ce document, qui propose une « évaluation grandeur nature » de l’armée congolaise, souligne la nécessité pour la RDC de « définir et appliquer une politique de défense ». Désormais entre les mains du Premier ministre, le rapport mènera-t-il à une réévaluation de l’état de siège ? Cette mesure phare de Tshisekedi dans le domaine de la sécurité a déjà été prorogée à quatorze reprises.
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