Lionel Galfré a été nommé conseiller technique en charge des personnes handicapées en juin 2023. Après avoir accompagné MonacoTech en tant que directeur, tout comme il l’avait fait pour l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee) auparavant, il incarne désormais cette mission nouvelle, dans le cadre de laquelle il doit dérouler un plan pour le handicap sur cinq ans. Interview.
Fait-il bon vivre à Monaco quand on est en situation de handicap ?
Oui, il fait bon vivre, dans le sens où des choses ont été faites bien à l’avance, notamment sur l’aménagement urbain. D’autre part, toute une série de mesures existent aussi pour l’accompagnant et les personnes en situation de handicap à Monaco. Avec des prises en charge, des allocations, des dispositifs législatifs et normatifs, et deux lois qui sont très structurantes.
De quelles lois s’agit-il ?
La loi de 2014 sur la protection de l’autonomie et la promotion des droits et des libertés des personnes handicapées, et la loi de 2016 sur l’accessibilité. Il y a aussi de nombreuses aides et allocations, des dispositifs ainsi que des structures. Comme des classes adaptées dans l’éducation nationale pour la prise en charge des élèves en situation de handicap, ou des logements adaptés dans les logements domaniaux.
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Le réseau handicap est large à Monaco ?
Il existe une division de l’inclusion sociale et du handicap au sein de la direction de l’action et de l’aide sociale (Daso), qui est très active, et qui suit toutes les personnes qui sont en difficulté de ce point de vue. Et enfin, on a un réseau associatif assez dense à Monaco, avec des associations qui font beaucoup de choses, que ce soit pour le handicap moteur, mais aussi pour les autres formes de handicap.
Vous êtes le premier à endosser le rôle de conseiller technique en charge des personnes handicapées au gouvernement : comment ce poste a-t-il vu le jour ?
C’est le fruit d’une rencontre entre le conseiller de gouvernement pour la santé et l’action sociale, Christophe Robino, et moi-même. Il y avait une volonté de faire quelque chose au niveau politique. Et j’avais, moi aussi, envie de faire quelque chose pour le handicap. Il se trouve que nos intentions ont convergé. Mais c’est une volonté initiale du conseiller de gouvernement.
Quelle est votre feuille de route ?
Mon objectif est défini sur cinq ans : je veux faire de Monaco une terre d’excellence en matière d’inclusion du handicap. J’ai voyagé pas mal, rencontré beaucoup de gens… J’ai observé et je pratique, d’une certaine manière, le handicap. En voyageant, j’ai vu ce qui se faisait ailleurs, dont beaucoup de choses qui sont faites à Monaco. Mais nous pouvons nous inspirer des terres d’excellences qui existent, des pays et des villes qui sont en avance, comme New York, par exemple.
Pourquoi New York est en avance par rapport à Monaco ?
New York s’est adaptée depuis longtemps à l’accessibilité au handicap avec le retour de vétérans du Vietnam, dans les années 1970. Une loi en matière d’accessibilité des personnes handicapées, l’American for disabilities act, de 1990, prône l’égalité des chances et l’intégration, notamment pour les personnes à mobilité réduite. On en voit les résultats aujourd’hui, pour l’accès aux commerces, aux bateaux pour visiter des monuments, et aux taxis, qui proposent des voitures adaptées.
« Ce n’est pas parce qu’on est en situation de handicap, qu’on ne peut rien faire et qu’on ne vaut rien. On peut apporter beaucoup, comme de la bienveillance, pour commencer. Nous devons tous être mobilisés pour atteindre le cerveau des gens, et changer les mentalités »
Des mesures similaires existent aussi en Italie, comme à Sienne, par exemple ?
Je ne suis pas certain que Sienne soit particulièrement en avance. Mais j’ai eu une expérience assez intéressante à Sienne, dans le sens où cette ville a su répondre aux difficultés que j’ai rencontrées à un moment donné pour entrer dans la ville, qui, par définition, n’est pas adaptée aux personnes en situation de handicap. Mais cette ville a mis en place un service de taxi gratuit un numéro de téléphone, qui amène directement les gens dans le centre-ville. Ce que je trouve remarquable ci, c’est d’y avoir pensé.
Monaco peut s’inspirer de ces exemples ?
Il faut s’inspirer des meilleurs pratiques, et on a la chance de pouvoir le faire. Premièrement, parce qu’on ne part pas de zéro, on part même d’un très bon niveau. Et, deuxièmement, parce qu’on a une taille du territoire et une implication de la population qui permet de fédérer plus facilement sur cette question. On l’a vu pour l’environnement, pour le traitement des déchets, les collectes… On voit qu’on y arrive. Il reste maintenant à mener une politique volontaire, à insuffler le mouvement, et à l’accompagner. Et à éduquer, surtout.
L’objectif, c’est vraiment de faire de Monaco une terre de référence pour l’inclusion du handicap ?
De la même manière que j’ai vécu un exemple positif à Sienne, de même que New York ou Madrid sont des villes en pointe sur l’accessibilité, je voudrais que certaines personnes qui viennent à Monaco puissent dire : « Ils ont pensé aux personnes en situation de handicap, et ils ont été malins. » J’aimerais qu’on se dise que Monaco a pensé à des choses adaptées à son territoire, et aux personnes. Et j’aimerais que Monaco devienne une terre de référence, oui.
« L’éducation est primordiale. Les méthodes diffèrent en Europe. En Italie et en Suède, les élèves sont intégrés dans des classes classiques, ce qui permet aux enfants de côtoyer le handicap dès le plus jeune âge. Et je pense que cela favorise l’inclusion du handicap »
Quel est le plus gros frein que Monaco rencontre aujourd’hui pour progresser ?
Pour vraiment réussir à le faire, il faut atteindre l’étape de l’inclusion. Le plus gros problème de l’accessibilité, c’est celle du cerveau des gens qui n’ont pas de problème d’accessibilité. Côtoyer des personnes en situation de handicap doit devenir totalement naturel. Tout comme il doit devenir naturel de les employer. Pour cela, il faut les connaître, et beaucoup expliquer, faire de la pédagogie, parler de tous les handicaps… Car 80 % des handicaps sont invisibles.
Vous avez donc imaginé un nouveau pictogramme ?
Le pictogramme du handicap que nous connaissons est celui de la personne en fauteuil roulant. C’est à la fois un sésame et à la fois une prison. Il nous emprisonne dans cette image du handicap. Or, il arrive que, pour certaines personnes, on ne voit pas leur handicap. Certaines, par exemple, ne peuvent pas rester dans une file d’attente, car elles ont des problèmes psychologiques ou psychiatriques. Elles peuvent se sentir agressées par les lumières ou par la foule, et ça ne se voit pas. Des personnes sont sourdes et muettes, mais ça ne se voit pas non plus. Il faut l’expliquer, et changer la manière de présenter le handicap. Pour illustrer ce projet, on a décidé de moderniser le logo du handicap.
À quoi ce logo va-t-il ressembler ?
Les Américains ont créé un logo un peu en mouvement. Le nôtre a été imaginé dans cet esprit-là, mais en couleur, avec les flèches qui pointent vers le haut. Il est en couleur, car on ne doit pas voir la vie en noir et blanc seulement. C’est un logo qui englobe tous les types de handicaps, et qui nous invite à nous engager.
Pourquoi a-t-on encore peur du handicap ?
Quand on apprend à connaître les personnes en situation de handicap, on n’a plus peur du handicap. Il fait peur, comme tout ce qui est inconnu, mais ce n’est pas contagieux. Ce n’est pas parce qu’on est en situation de handicap, qu’on ne peut rien faire et qu’on ne vaut rien. On peut apporter beaucoup, comme de la bienveillance pour commencer. Nous devons tous être mobilisés pour atteindre le cerveau des gens, et changer les mentalités.
Vous avez imaginé neuf grands chantier pour y parvenir ?
J’ai en effet neuf grands chantiers pour cela, avec un objectif in fine : être prêt. L’objectif de Monaco est d’être prêt dans cinq ans. Pour soigner, pour embaucher, pour accueillir. J’aimerais biens que tout le monde soit capable de dire bonjour dans la langue des signes par exemple. Voir qu’on y a pensé peut changer la vie de quelqu’un. D’ici cinq ans, j’espère que notre logo mettra plus en avant le message « je suis prêt », que le pictogramme du handicap. Le principal problème au sujet de l’accessibilité, c’est que les gens ne sont pas prêts pour changer les choses.
« Nous allons créer un site Internet unique d’accès à l’information, pour centraliser toutes les infos sur tous les handicaps, avec des guides d’accompagnement. Un réseau handicap au sein de l’administration sera nécessaire également, pour que tous les services soient concernés avec des gens sensibles à la question, car nous sommes tous susceptibles d’accueillir ou d’embaucher des personnes en situation de handicap »
Il faut donc mener un gros travail de sensibilisation ?
Il faut en effet sensibiliser la population au handicap. Expliquer et intégrer, à partir de formations professionnelles. Organiser des événements, pour rendre la chose présente dans la vie. Si les personnes en situation de handicap sont peu présentes dans la vie, parfois, c’est parce que le monde n’est pas adapté à elles. Elles ont tendance à vouloir sortir mais, face au blocage, elles se sédentarisent, puis elles perdent en lien social. Et c’est la spirale.
L’intégration commence dès l’école, avec des classes adaptées ?
L’éducation est primordiale. Les méthodes diffèrent en Europe. En Italie et en Suède, les élèves sont intégrés dans des classes classiques, ce qui permet aux enfants de côtoyer le handicap dès le plus jeune âge. Et je pense que cela favorise l’inclusion du handicap.
Et en entreprise ?
L’emploi permet d’avoir une existence sociale dans la société d’aujourd’hui. Travailler, c’est être reconnu pour autre chose que son handicap, et la formation a toute son importance en ce sens. On doit y avoir droit quand on est en situation de handicap. Il faut pouvoir former en entreprise aussi, et lever les freins à l’embauche, en faisant connaître notamment les dispositifs d’aide qui existent. Sans faire de généralités, ce sont des personnes sur qui on peut compter, car elles savent le prix qu’elles ont à accorder à leur travail.
Quels dispositifs existent aujourd’hui pour faciliter l’emploi de personnes en situation de handicap ?
Il existe déjà, par exemple, une prise en charge du salaire à hauteur de 85 % du revenu minimal brut. Quand les employeurs connaîtront l’ensemble des dispositifs existants, ils pourront recevoir des candidats en sachant dans quel cadre les employer, et comment. La différence à l’embauche pourra alors se faire sur la compétence, car c’est ce qu’il faut.
Il faut aussi oser avouer son handicap en entreprise, car il n’est pas toujours visible ?
J’ai des exemples de personnes qui avaient des difficultés relationnelles en entreprise, jusqu’à ce qu’elles expliquent qu’elles étaient en situation de handicap. Depuis, leurs collègues travaillent plus facilement avec. Il faudrait pouvoir faire son “coming out” du handicap plus facilement. Il faut beaucoup communiquer là-dessus.
Le handicap est un terrain d’opportunités “business” ?
C’est un champs sur lequel on peut innover. Il y a un véritable marché. Le handicap doit être inclus dans le “business model” [modèle économique – NDLR] de certaines entreprises dans l’innovation. Par exemple, je trouve que les fauteuils roulants sont assez moches. Demain, l’entreprise qui saura en proposer des plus beaux, pas trop lourds, pour un budget qui ne soit pas astronomique, aura un potentiel incroyable. Il y a un marché colossal car, s’il existe de plus beaux fauteuils aujourd’hui, il faut encore se les payer sur vingt ans.
« L’emploi permet d’avoir une existence sociale dans la société d’aujourd’hui. Travailler, c’est être reconnu pour autre chose que son handicap, et la formation a toute son importance en ce sens. On doit y avoir droit, quand on est en situation de handicap »
L’aménagement urbain doit également évoluer pour qu’un vrai marché se développe ?
Des logements sont adaptés aujourd’hui, mais il faut penser le handicap sur l’ensemble de la chaîne de construction, l’intégrer avant, pour que l’appartement convienne dès le début. Les appartements adaptés, c’est très bien, mais les appartements adaptables, c’est encore mieux. Le quartier doit être accessible, ainsi que toute la chaîne de déplacement. Nous allons aussi mettre en place des testeurs en cas de travaux, pour s’assurer que le passage entre deux lots soient adaptés, notamment pour les parkings publics.
L’accessibilité doit être numérique, aussi ?
C’est primordial pour l’accès à l’information : l’accessibilité doit être numérique. Tous les sites Internet ne sont toujours pas accessibles aux personnes non voyantes ou mal voyantes. Pour cela, nous avons défini un calendrier de mise en accessibilité numérique avec le gouvernement monégasque, pour rendre accessibles l’ensemble des sites Internet qu’il propose. Car il existe plein de dispositifs, mais encore faut-il pouvoir les connaître. Quand on n’a pas accès à l’information, on n’a pas accès à certains services, et cela provoque de l’isolement.
D’où l’idée de centraliser toutes les informations relatives au handicap ?
Nous allons en effet créer un site Internet unique d’accès à l’information, pour centraliser toutes les infos sur tous les handicaps, avec des guides d’accompagnement. Un réseau handicap au sein de l’administration sera nécessaire également, pour que tous les services soient concernés avec des gens sensibles à la question, car nous sommes tous susceptibles d’accueillir ou d’embaucher des personnes en situation de handicap. Tous les services peuvent être concernés, ne serait-ce parce qu’ils reçoivent des administrés.
À quoi vont ressembler ces guides ?
J’aime beaucoup l’exemple du guide qui a été fait par la province de l’Ontario, au Canada. Il est présenté de manière très simple, en trois colonnes. Il y a d’abord ce qu’on peut faire tout de suite, et qui ne coûte rien. C’est d’ailleurs la plus importante des trois colonne. Puis, il y a ensuite ce qu’on peut faire à coût faible, et à coût moyen. Ce sont des choses très simples à mettre en place. Ça informe et ça explique. Si on veut aller jusqu’au bout, c’est même du chiffre d’affaires qui rentre en plus. Et, quand ont est chef d’entreprise, il n’y a pas photo. C’est un argument.

Améliorer l’accès aux commerces, c’est aussi du chiffre d’affaires potentiel ?
Les trottoirs sont adaptés, mais ça ne me sert à rien si je ne peux pas entrer dans les commerces. Si un restaurant n’est pas accessible, on n’y va pas, tout simplement. Et ce sont autant de couverts perdus pour le restaurateur. Or, dans vingt ans, un quart de la population monégasque aura plus de 70 ans, avec des difficultés de déplacements. C’est dans l’intérêt des commerces d’améliorer l’accessibilité. Car l’inverse consiste à renoncer à une partie de sa clientèle. Je rêve de voir des rampes pliables et des boucles audio pour les personnes qui entendent difficilement, dans davantage de commerces de Monaco. Il y a des choses très faciles à faire. Mais il y en a beaucoup.
« Nous avons répertorié 400 personnes en situation de handicap à Monaco, et il ne s’agit pas seulement d’un handicap moteur. Mais il faut savoir que ce sont 400 personnes qui ont officiellement le statut handicap. D’autres personnes sont concernées, mais elles ne se déclarent pas »
L’innovation peut aussi être utile ?
L’innovation peut permettre de trouver plus facilement des places PMR en temps réel. Aujourd’hui, il existe des applications pour permettre aux entreprises de livraison de savoir si une place est disponible ou pas, nous pourrions faire pareil pour aider les personnes à mobilité réduite à trouver des places pour les personnes à mobilité réduite (PMR). Même chose pout leur déplacement : nous sommes habitués à Waze en voiture. Nous pourrions en faire une application similaire pour indiquer si ascenseur ne marche pas, si un arbre est en travers de la rue, si des travaux sont en cours sur la voirie… Il existe déjà des applications spécialisées là-dedans en France. Nous travaillons avec la direction interministérielle chargée de la transition numérique (DITN) pour disposer de ce type d’application, bientôt à Monaco.
Combien de personnes sont concernées par un handicap à Monaco ?
Nous avons répertorié 400 personnes en situation de handicap à Monaco, et il ne s’agit pas seulement d’un handicap moteur. Mais il faut savoir que ce sont 400 personnes qui ont « officiellement » le statut « handicap ». D’autres personnes sont concernées, mais elles ne se déclarent pas. Moi-même, pendant des années, je n’ai pas eu de statut, mais j’ai rencontré d’énormes difficultés liées au handicap. Il y a certainement plus de personnes concernées que ces 400 déclarées. Il faut agir pour elles, et ça ne demande pas tant d’efforts que ça. Il faut surtout en prendre conscience. Faisons tourner à plein régime les moteurs dont nous disposons, et agissons ensemble. “Nothing about us, without us”, « rien sans nous, à propos de nous », comme le veut ce slogan aux États-Unis, qui a été repris depuis par les Nations Unies.
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