C’est un lieu qui fait rêver, et le plus flamboyant des casinos. La franchise James Bond a contribué à créer sa légende dans une palpitante scène de « GoldenEye », sorti en 1995. Après avoir garé son Aston Martin DB5 devant le bâtiment Art déco conçu par Charles Garnier, l’agent secret, incarné par un Pierce Brosnan tiré à quatre épingles, traverse l’immense salle richement décorée de marbre, de boiseries et de dorures. Sous le scintillement des lustres, dans le murmure d’une foule élégante, des mains effleurent la feutrine verte des tables de jeux en semant des jetons colorés.
« C’est le plus bel endroit du monde », résume Laurent Sénéca, 43 ans, qui y a travaillé pendant plus de vingt ans. Le Grand Casino de Monte-Carlo. Le croupier en connaît tous les recoins, toutes les histoires, y a vu tout ce qui brille et tout ce qui blesse. Il retrace son expérience, entre glamour et violence, dans un livre, « Rien ne va plus », publié fin septembre.
Il perfectionne son art lors d’une formation de trois mois
Issu d’une famille monégasque « pas riche », le quadragénaire se souvient de sa jeunesse, davantage portée sur le skateboard que sur les études. « Tout le monde disait : Si tu ne sais pas quoi faire, tu termineras au casino. C’est quand même assez sympa de savoir que, si on n’a pas de diplôme, on pourra toujours finir croupier là-bas. C’est un privilège. »
La Société des bains de mer de Monaco est le plus gros employeur du Rocher. Créé sur décision du prince Charles III – un premier bâtiment est inauguré en 1863 –, le prestigieux établissement va transformer la principauté, marquant le début de son âge d’or. Sarah Bernhardt, Winston Churchill, Salvador Dali… Les plus grands s’y pressent. Les Monégasques, eux, font tourner la maison, mais ont interdiction d’y jouer. Il ne faudrait pas qu’ils y dilapident leur salaire, ou qu’ils bénéficient, pour gagner, du coup de pouce d’une connaissance.
À 19 ans, Laurent Sénéca y entre par la petite porte. Il débute au Sun Casino, l’un des trois établissements de la ville-État – qui a fermé après la crise du Covid-19.
L’aspirant croupier est embauché comme « chasseur », un homme à tout faire essentiellement chargé du courrier, en attendant ses 21 ans, l’âge nécessaire pour accéder aux salles de jeux. Devenu caissier pour les machines à sous, il apprend ensuite à empiler parfaitement les jetons, classés par taille et par valeur. Les gestes du croupier, si hypnotiques pour le joueur qui lui fait face, lui viennent naturellement.
Il perfectionne son art lors d’une formation de trois mois, durant laquelle il apprend aussi à dompter le black jack, après avoir prouvé son niveau en calcul et en anglais. Puis retour au Sun, avant de rejoindre les tables de jeux du Café de Paris et, plus tard, le célèbre Grand Casino.
Pour survivre au travail de nuit, aux horaires décalés et à la tension du métier, il confesse, aujourd’hui, avec la franchise du repenti, tous les excès : l’alcool, la drogue… L’argent peut aussi faire tourner la tête des employés. « À Monaco, on est forcément contaminé par l’idée du luxe. Quand vous vivez au milieu des Rolls-Royce et des Rolex, quand tout est beau et brillant autour de vous, vous voulez faire partie de ce monde. Certains collègues mangeaient des pommes de terre toute l’année pour pouvoir prendre un crédit et se payer une Ferrari. » Lui-même s’offre un appartement dans une commune limitrophe de Monaco, et une belle voiture.
Se faire peur à en vouloir toujours plus
En apparence, sa vie peut faire rêver mais, derrière la table de jeux, quand il a enfilé son smoking et serré son nœud papillon, Laurent plonge dans un monde où il est inlassablement confronté à des comportements extrêmes. « Le jeu est une addiction et, dans un casino, on a vraiment affaire à des drogués », analyse l’ancien employé, qui a connu lui-même cette souffrance lorsqu’il est passé de l’autre côté de la table, à Nice par exemple. Et s’est fait peur à vouloir toujours plus.
« Il y a un côté bestial très dur à vivre. Entre les gains et les pertes, on passe de la joie au désarroi à une vitesse phénoménale. C’est une essoreuse à émotions. Les clients pensent qu’ils luttent contre la banque mais, en réalité, ils sont en lutte contre eux-mêmes. »
Plus il monte en grade, plus il découvre le côté sombre de ces grandes fortunes qui craquent littéralement devant lui. Quand il se spécialise dans la roulette européenne, un jeu qui attire de très gros clients, son quotidien devient un enfer. « Faites vos jeux », invite le croupier. Les joueurs posent leurs jetons pour parier sur le numéro où s’arrêtera la bille. « Rien ne va plus », interrompt le meneur de jeu quand elle commence à ralentir. Il enregistre les mises, compte et distribue les gains, ramasse les pertes…
Les montants posés sur la table peuvent faire basculer des vies. Comme celle de cette femme élégante, épouse d’un ponte du showbiz, qui, en deux ans, a tout perdu, jusqu’à sa dignité.
« Blondie » casse les chaises de rage quand sa chance tourne
Il n’est pas rare qu’une soirée de jeu se termine dans les hurlements. « Normalement, les clients ont interdiction de discuter avec le croupier. J’ai visité beaucoup de casinos dans le monde, et cette règle était respectée partout. Je me souviens d’un établissement, à Carthagène, en Colombie, un vrai tripot, digne de ceux d’un film noir. Quand un client a adressé la parole à la femme croupier, le personnel encadrant lui a immédiatement demandé de quitter les lieux. Mais à Monte-Carlo, cela ne se passe pas comme ça. »
De ses longues nuits face à ces « addicts » qui ne contrôlent plus leurs agissements quand ils perdent, Laurent se souvient de sa solitude. « Les menaces et insultes étaient quotidiennes. Mais personne ne vient vous sauver. Les chefs et les inspecteurs préfèrent fermer les yeux, comme le faisaient leurs prédécesseurs. »
Dans cet éventail de clients hors norme, Laurent Sénéca évoque le Serpent, un marchand d’art romain qui, un soir, manque de lui fracasser le crâne avec le râteau qui sert à ramasser les jetons. Weirdo, héritier d’une importante compagnie de transports en Italie, superstitieux comme personne, qui peut porter un jogging deux semaines de suite si le hasard lui sourit. Blondie, un Turc fortuné chantant le standard de Frank Sinatra « Stranger in the Night » quand tout se passe bien, et cassant toutes les chaises de rage quand la chance tourne. Domino, représentant de l’élite de la mafia napolitaine, qui se donne des claques et s’allonge sur la table quand il perd.
« Face à de tels comportements, on reste concentré. Parfois, c’est pour ne pas exploser de rire ! Le plus souvent, on demeure stoïque et on s’applique à faire le travail le plus parfaitement possible, sans trembler. Car la moindre hésitation est une brèche dans laquelle peut s’engouffrer le client, qui va vous le faire payer en hurlements. » La terreur finit par s’installer dans son quotidien. « À la fin, je n’en pouvais plus. Mes mains tremblaient quand j’entendais le nom de certains clients. »
Les dernières années, il touche plus de 8 000 euros par mois, mais la tension subie au casino et les horaires décalés le plongent dans la dépression. Ne pas réussir à se lever le matin pour dire bonjour à son fils, quitter la maison au moment du rituel du soir, manquer les histoires et les câlins… « Je voyais tout en noir. Je n’appréciais même plus la beauté de Monaco, ses paysages, ses couchers de soleil… »
Des ors de Monaco à la campagne colombienne
En 2019, à presque 40 ans, il passe chef de table, un poste de contrôle et de supervision d’une équipe de croupiers. Dès la première nuit, il tente de protéger un employé pris à partie par un client. Sa direction désapprouve cette implication et le remplace. Laurent Sénéca décide de raccrocher le smoking après vingt-deux ans de métier. Une décision qu’il a longtemps mûrie. « C’est difficile de dire stop à un très bon salaire et à la sécurité de l’emploi. »
En octobre 2020, juste avant le deuxième confinement, il fuit Monaco et choisit la Colombie, le pays d’origine de sa femme. « Il fallait que j’en parte pour réaliser le privilège que c’était d’y vivre. » Ce livre est une manière d’alerter sur les risques de ce métier si particulier, qui peut conduire à la dépression. « Il faut prendre cela au sérieux. Moi, j’ai commencé trop jeune, sans savoir, sans me connaître, et je n’ai pas supporté. »
Toujours installé en Colombie, Laurent Sénéca s’est pris de passion pour le café, et pour l’art de le torréfier et de le servir. Il espère pouvoir en exporter prochainement. Et, pourquoi pas, prouver aux Monégasques et aux Italiens, qui ne jurent que par le ristretto, que le café, plutôt que d’être avalé en une gorgée, est bien meilleur quand on prend le temps de le déguster.
« Rien ne va plus », de Laurent Sénéca, Denoël, 160 p., 17 euros.
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