Miller est exhorté à rapatrier d’urgence deux enfants haïtiens devenus orphelins de mère

Dix mois après le décès de sa femme, Edvard Destin, un « ange gardien » haïtien arrivé au Québec en 2018, n’arrive pas à amener auprès de lui ses enfants de 4 et 11 ans demeurés en Haïti. Le député du Bloc québécois, Mario Beaulieu, exhorte le ministre fédéral de l’Immigration, Marc Miller, à intervenir afin d’accélérer la demande de résidence permanente des enfants.

« S’ils se retrouvent seuls là-bas, ils vont être en danger. C’est une question urgente qu’il faut traiter », a déclaré le député de La Pointe-de-l’Île. Sélectionnés par le Québec, non sans un certain délai, les dossiers des deux enfants stagnent maintenant entre les mains du gouvernement fédéral.

Edvard Destin est rongé par l’inquiétude : son ami qui prenait soin de ses enfants depuis le décès de leur mère doit retourner aux États-Unis d’ici la fin de l’année. « S’ils n’arrivent pas [au Québec] d’ici deux semaines, il va falloir que j’aille là-bas les chercher », a-t-il dit en entrevue au Devoir. Une entreprise hautement dangereuse alors que Haïti bat des records d’insécurité et que certains endroits, dont Port-au-Prince, sont la proie des gangs criminalisés. 

« Ma fille m’a dit “papi, si tu viens, tu vas mourir. On va te demander des sommes d’argent et tu ne [les] as pas” », a raconté le père de famille, qui lui a répondu : « Il vaut mieux que je meure en essayant d’aller vers vous que vous ne mourriez. Car il n’y a personne pour s’occuper de vous. Et les bandits n’ont pas de coeur. »

Edvard Destin avait demandé l’asile au Québec en 2018, après avoir laissé en Haïti sa femme, enceinte de leur fils, et leur fille d’alors six ans. « Pendant la COVID, j’ai travaillé partout comme préposé aux bénéficiaires. À Mont-Tremblant, Matane, Laval. J’ai tout fait ! », raconte le père de famille qui est aujourd’hui agent de sécurité dans un organisme de Montréal.

Après avoir obtenu sa résidence permanente en mars 2022, via le programme des travailleurs de la santé ayant travaillé au front durant la COVID, Edvard Destin s’est empressé de parrainer sa conjointe et ses deux enfants. C’est en février dernier, près d’un an après avoir déposé sa demande de réunification familiale, que sa femme est décédée, laissant à un ami de la famille la garde de leurs deux enfants.

Des « misères administratives »

Cinq ans sans voir ce qu’il a de plus cher au monde, Edvard Destin se dit « plus que découragé » d’attendre. « J’ai rempli les formulaires, j’ai fait des appels, j’ai tout fait. Les enfants ne comprennent pas ce qui se passe. Mon garçon ne veut plus me parler et ma fille me dit parfois “tu es méchant papi, tu ne veux pas qu’on soit avec toi.” »

La coprésidente de l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration, Stéphanie Valois, s’explique mal de tels délais. « Lorsqu’il s’agit d’enfants, une fois que le lien de filiation est démontré, il n’y a aucun motif de refus. C’est juste de la bureaucratie », a-t-elle indiqué, précisant que la vérification des antécédents judiciaires n’a pas à être effectuée.

La directrice de la maison de Haïti, Marjorie Villefranche, déplore qu’on fasse de « telles misères administratives » pour des enfants. « Ce ne sont même pas pour des raisons qui ont de l’allure », dit-elle. « Derrière les chiffres se cachent des drames humains. C’est ça qui est horrible. »

Selon le député du Bloc, Mario Beaulieu, dont le bureau de circonscription a suivi de près les démarches, Edvard Destin n’a pas tardé à fournir les nouveaux formulaires exigés pour modifier la demande des enfants à la suite du décès de leur mère. De nouveaux Certificat de sélection du Québec (CSQ) ont été demandés en mai 2023 et en août, soit depuis au moins 4 mois, le dossier est retourné dans les mains du gouvernement fédéral pour analyse. « C’est souvent très long au ministère de l’Immigration [canadien]. Et quand on téléphone, c’est difficile de savoir où le dossier est rendu. »

Le VRT, la solution ?

Comme M. Beaulieu, plusieurs autres intervenants, avec qui Le Devoir s’est entretenu, ont suggéré que les enfants puissent bénéficier d’un visa de résident temporaire (VRT), afin d’attendre leur résidence permanente ici. « Il y a moyen de se dépêcher pour les faire rentrer », a dit Marjorie Villefranche.

En mai dernier, l’ancien ministre de l’Immigration, Sean Fraser, avait annoncé un « traitement accéléré » des demandes de visa de résident temporaire (VRT) ainsi qu’une série de mesures afin que les familles puissent être réunies plus tôt en attendant que la demande de résidence permanente soit traitée. Il avait alors affirmé que 93 % des VRT étaient approuvés et avait promis de les traiter en 30 jours.

Or, selon une demande d’accès à l’information que Le Devoir a consultée, les taux d’acceptation des divers bureaux de visas canadiens dans le monde sont très variables et celui de Mexico, où sont traitées les demandes des Haïtiens, ne dépasse pas 50 %. « La promesse des délais de 30 jours n’est pas respectée non plus. C’est plus de 100 jours », a dit Laurianne Lachapelle, administratrice de Québec réunifié, un Collectif québécois qui lutte contre les délais du parrainage.

Mme Lachapelle observe que les raisons des refus d’octroyer un VRT sont souvent absurdes. « On a vu des enfants qui ont été refusés parce qu’ils n’avaient pas d’historique de voyage assez grand. Comment tu veux qu’un enfant de 4 ans ait voyagé à travers le monde ! Voyons donc ! » Elle se dit « choquée » par le fait que la famille de M. Destin, un ange gardien pendant la COVID, ne soit pas arrivée plus rapidement. « Je n’arrive pas à comprendre qu’on laisse tomber des gens qui étaient ici pour sauver des vies. »

Questionnés sur les délais dans ce dossier, les deux ministères de l’Immigration, fédéral et provincial, ont indiqué au Devoir qu’ils ne commentent pas les cas particuliers.

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