1883, numéro gagnant pour Monet. Cette année-là, il loue pour la première fois une « maison de paysan » entourée par « un pauvre verger » à Giverny (Eure). Et en décembre, il part à Monaco, sur la Riviera. Deux lieux opposés, également viscéraux pour lui. La lumière du grand sud va changer la palette de cet homme du nord, formé aux nuances infinies des ciels gris de Normandie. Ici, ça tabasse « comme des flambées de punch », écrit-il enthousiaste. Ou encore, dans l’épuisement : « Je m’escrime et lutte avec le soleil. » Le Grimaldi Forum de Monaco revient sur cet épisode décisif, dans cette exposition qui n’est pas une rétrospective mais montre des œuvres de toute la vie de Monet, autour de la lumière. Et de ce moment de cristallisation.
Monaco ? Banco. L’artiste ne connaît pas. À 40 ans passés, déjà veuf, il n’a pas d’argent, et beaucoup de bouches à nourrir : une famille recomposée de huit enfants, dont deux avec Camille, sa première femme, qui a succombé à la maladie, et les six d’Alice, sa nouvelle compagne. Son marchand et mécène Paul Durand-Ruel lui réclame des sujets neufs. La Normandie n’est pas le seul paradis ou Arcadie. « Le sujet a pour moi une importance secondaire », écrit pourtant Monet. Alors, à quoi bon voyager ? Il n’y a pas que le sujet dans un paysage, mais toute la vitesse et les variations de la lumière, son obsession.
Renoir l’emmène quinze jours sur la Riviera en décembre. Ils peignent ensemble. C’est le bonheur, mais Monet veut plus : être seul, travailler plus lentement et plus longuement, dans l’isolement. À peine revenu, il repart pour trois semaines, qui deviendront trois mois, avec 50 kg de matériel. L’expédition d’un aventurier. Opération secrète : le peintre d’ « Impression, soleil levant » a demandé à son marchand, qui le finance, et à Alice, de n’en parler à personne.
Un adversaire à sa taille : le vent
Ceux qui connaissent la période Bordighera de l’impressionniste n’en sont jamais totalement revenus. Comme lui. Dans cette petite ville italienne à une trentaine de minutes en train, même à l’époque, de Monaco, Monet trouve un adversaire à sa taille : le vent. Comment peindre des palmiers ployant sous les rafales ? Il en devient fou mais ne plie pas, lui. Il ne bouge pas, des heures entières, pour saisir ces coups de fouet d’une nature sauvage.
L’exposition rassemble pour la première fois toute une série de cette brève période Bordighera, aux peintures éparpillées à travers le monde, notamment parce que Paul Durand-Ruel fera sa fortune et celle de son poulain en conquérant le marché américain. « Ces œuvres n’ont jamais été rassemblées », confie Marianne Mathieu, commissaire de cette exposition et ancienne directrice artistique du musée Marmottan, qui a prêté beaucoup de toiles. Les autres proviennent de musées et collections particulières, de Liverpool (Royaume-Uni) à Sao Paulo (Brésil), en passant par Denver et Los Angeles (États-Unis).
Monet peint d’abord dans la rue, l’unique d’ailleurs de la petite ville italienne. Il doit être efficace, son marchand le paie pour multiplier les angles. Une position assise, c’est deux points de vue en se retournant. Un tireur d’élite qui attend la couleur et la lumière parfaite dans son viseur. « Il ne va pas loin, mais il tient dans des positions très inconfortables », ajoute l’experte. Avec parfois trois pinceaux à la main.
Un œil en extase devant l’infinie variation lumineuse
À Bordighera, il finit même par entrer dans le jardin exotique d’un riche propriétaire et amateur de botanique, Francesco Moreno. On ignore si celui-ci a pu inspirer, même indirectement, Giverny. Ce Monet de Monaco, de Bordighera et d’Antibes, dont l’exposition présente trois magnifiques vues de la baie, va nourrir celui des « Nymphéas », comme le montrent les dernières salles, consacrées à son Eden en bord de Seine. Il met de la sauvagerie dans son immersion au cœur des fleurs. Plus de vases, on ne coupe plus les racines, il prend racine lui-même. La nature ne vient pas à lui, c’est lui qui y va.
Des photos de Monaco, de Bordighera et de Normandie dans l’exposition nous ramènent à la — pauvre — réalité. Ce que Monet voit, c’est l’agrandissement merveilleux d’un détail, un horizon qu’il dessine lui-même, la couleur d’un instant. Pas ce décor de carte postale. Lui le transcende par un œil en extase devant l’infinie variation lumineuse. Le rose et le bleu intensifient sa palette après ce détour par le Sud. Une exposition qui montre à quel point un lieu peut nous transformer, à condition de ne pas rester en surface et de comprendre de l’intérieur son génie. Pour les vacanciers, alors que le cagnard fait transpirer les foules sur des plages prises d’assaut, ce face-à-face avec Monet apporte fraîcheur et ravissement.
« Monet en pleine lumière », au Grimaldi Forum à Monaco (accessible en train et en voiture depuis Nice, à moins de trente minutes), tous les jours, 10 heures-20 heures, jusqu’au 3 septembre, 11-14 euros.
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