« Oui, il y a récupération politique. » Mourad Boudjellal est formel. L’ancien président du rugby club toulonnais (2006-2020), un temps engagé à la tête du parti Renaissance du Var, a vu dans la « une » de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs Actuelles une tentative de surfer sur la popularité grandissante du XV de France à l’entame de la Coupe du monde en affichant le capitaine Antoine Dupont et l’acteur principal de la cérémonie d’ouverture Jean Dujardin.
Ce dernier a d’ailleurs répondu : « La France du rugby oui, vos valeurs non. Pas de récupération. Merci. » Des mots repartagés vendredi soir, au lendemain de la victoire poussive contre l’Uruguay (27-12), sans le moindre commentaire par Antoine Dupont sur son compte Instagram. Une polémique qui dit beaucoup de choses selon Mourad Boudjellal.
Qu’avez-vous pensé de la « une » de Valeurs Actuelles ?
MOURAD BOUDJELLAL. Je ne suis pas un lecteur assidu de ce journal… Apparemment, ils ont attribué les valeurs du rugby à des valeurs que j’ai du mal à cerner. D’ailleurs, ils ne m’ont pas contacté pour leur numéro. Est-ce que je ne corresponds pas à l’idée qu’ils se font du rugby ?
Estimez-vous qu’il s’agit de récupération politique ?
Oui. Ils se sont servi de la cérémonie d’ouverture qui était de qualité mais qui a complètement négligé une partie de la France. La culture urbaine a été totalement niée et pourtant elle existe et elle apporte énormément à notre pays. On a vu l’image d’une France du passé, une France passéiste, une France des années 1950. Franchement, j’ai trouvé cette cérémonie très bien mais j’ai regretté qu’elle passe à côté de ça.
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Cette image du rugby a existé pourtant…
Oui, mais ce rugby n’existe plus. Ce passé est mort. Quand j’ai repris le club de Toulon, j’ai œuvré pendant des années et des années pour que toutes les composantes du pays se retrouvent dans le rugby actuel. Il y a toute une frange de la population qui s’est mise à regarder le rugby parce qu’il a changé.
Aujourd’hui il y a un public issu de cette culture urbaine qui se tourne vers ce sport. Si on le repousse, si on ne se l’accapare pas, il va partir au foot ou au basket. C’est dommage car c’est une part importante de la culture française et le développement du rugby dépend en grande partie d’elle.
Pensez-vous que la récupération politique ait vraiment une influence sur le public ?
Il faut faire attention. « Valeurs Actuelles » cible un tissu social où l’on se retrouve entre vrais bons Français. Ils sont nostalgiques d’une société qui n’existe plus aujourd’hui. Ils ont du mal à passer du noir et blanc à la couleur. Ils ont raison sur un point, c’est que le rugby est en train de réconcilier les Français. S’ils sont champions du monde, les Bleus vont faire beaucoup de bien au pays. Et il en a besoin. « Valeurs Actuelles » joue sur ça.
Le XV de France n‘est pas aussi black-blanc-beur que l’équipe de France de foot mais il y a des clubs qui font un travail formidable depuis des années comme Massy (Essonne) ou Bobigny (Seine-Saint-Denis) permettant à ce sport de sortir de son carcan bourgeois. Bientôt, le rugby va ressembler à la France d’aujourd’hui.
Y a-t-il du racisme dans le rugby ?
Si je prends mon expérience, je me suis fait insulter sur tous les stades de France. J’ai eu droit à tous les propos racistes mais j’ai toujours pris soin d’attribuer ça à une minorité d’idiots et à ne pas faire de généralités. Il y a aussi un quelque chose de plus diffus. Les dirigeants du rugby, c’est un peu le CAC 40, ce sont de grands entrepreneurs pour la plupart, donc ils sont forcément plus à droite qu’à gauche mais pas à l’extrême droite.
Que pensez-vous de la présence en équipe de France du 2e ligne Bastien Chalureau, condamné en première instance à six mois de prison avec sursis pour une agression à caractère raciste (son appel sera jugé le 14 novembre) ?
Je suis un peu gêné. Personnellement, je ne l’aurais pas pris. Imaginons qu’il marque l’essai de la victoire lors de la finale le 28 octobre et que deux semaines plus tard, il soit reconnu coupable de racisme… Que dira-t-on alors ?
Êtes-vous devenu président du rugby club toulonnais en 2006 pour mener un combat dans une ville marquée par la montée de l’extrême droite ?
Ce n’était pas la seule raison. Mais il y a eu de cela, oui. J’étais partenaire du club et quand on m’a proposé de le reprendre, j’ai pensé à mon père, immigré venu d’Algérie à Toulon. Ma fierté, c’est que lors de la montée en Top 14 en 2008, la ville, qui était très divisée alors, s’est réconciliée (le maire UMP de l’époque Hubert Falco a été réélu au 1er tour cette année-là). C’est aussi d’avoir donné des arguments aux gamins des cités pour s’en sortir.
Vous vous êtes vous-même engagé en politique…
Je m’en suis un peu éloigné (il a quitté la présidence du parti Renaissance du Var en avril après trois mois d’exercice) mais j’ai toujours été engagé pour une France qui respecte son histoire. Nous sommes le résultat d’un processus culturel.
Antoine Dupont, le capitaine des Bleus a partagé la réaction de Jean Dujardin qui s’est insurgé contre la récupération politique de Valeurs Actuelles…
Jean Dujardin, c’est un mec sain. Il n’y a pas de débat là-dessus. Et qu’Antoine Dupont s’associe à cette condamnation, cela veut tout dire. Quand on est joueur de rugby, on ne peut pas vivre dans cette société-là, on doit accepter toutes les différences. D’ailleurs, le rugby c’est le seul sport où nous sommes plus forts quand nous sommes différents. Il faut des grands costauds, des petits rapides… En résumé, si on veut gagner, on ne doit pas être pareil. C’est un beau message pour notre société.
Craignez-vous d’autres récupérations politiques ?
Je pense que de toute façon, il y en a un qui a un train d’avance sur tout le monde, c’est Emmanuel Macron. Il est déjà dans le film et c’est tout à fait normal. Il ne va pas se laisser piquer la place. Antoine Dupont doit s’attendre à recevoir quelques bisous, surtout si les Bleus sont champions du monde.
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