Le président renversé Mohamed Bazoum paie sa fidélité aveugle à son prédécesseur et ami de trente ans. Avant d’être élu, Mohamed Bazoum a longtemps servi le président Mahamadou Issoufou, dont il était l’un des plus fidèles. D’abord comme ministre des Affaires étrangères puis ministre d’État à la présidence et enfin ministre de l’Intérieur. Il a aussi dirigé le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), dont il fut le cofondateur, avec Issoufou, en 1990. En 2016, ce polyglotte – il parle cinq langues – drôle et affable nous avait reçus chez lui, à Zinder.
Bazoum bénéficiait d’une aura singulière et se distinguait par sa liberté de ton. En 2020, quand se posa la question de l’investiture du PNDS, parti de la majorité à la présidentielle, il était le candidat naturel. Le président Issoufou avait servi deux mandats successifs et sa constitution l’empêchait de se représenter. Sa réélection, en 2016, avait déjà été marquée par des irrégularités : un taux de participation grimpant jusqu’à 101 % dans le département d’Iferouane, un adversaire jeté en prison pour une affaire judiciaire montée de toutes pièces, une opposition anéantie et des activistes incarcérés.
Des supporteurs de la junte réclament le départ de la France. Sur la base de l’armée de l’air française à Niamey, le 1er septembre.
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Malgré ce bilan politique médiocre et les affaires de corruption qui suivirent, notamment sur les marchés de vente d’armes, Issoufou réussit, en 2020, une sortie par le haut. En accordant à son ami Mohamed Bazoum l’investiture du PNDS pour l’élection présidentielle, il facilite la première transition démocratique de l’histoire du pays. Le voilà auréolé d’une image de « grand démocrate » et récompensé par le prestigieux prix Ibrahim, qui salue le leadership démocratique en Afrique. Issoufou reçoit en grande pompe une récompense de 5 millions de dollars et on lui prédit un avenir dans les instances internationales.
Des débuts réussis
Bazoum, élu en février 2021, réussit ses premiers pas. Il est moderne et populaire. Pour la première fois, un secrétaire d’État américain, Antony Blinken, se rend au Niger. L’action du nouveau président est saluée avec la libération des otages occidentaux : le journaliste français Olivier Dubois et l’Américain Jeffery Woodke. Reste un gros dossier auquel le chef d’État compte bien s’attaquer, le mal endémique qui gangrène le pays : la corruption.
Personne ne doute de sa bonne volonté : ni ses partenaires étrangers ni la société civile nigérienne. « Il était très différent d’Issoufou : il nous recevait, nous écoutait et voulait changer les choses, confie Ali Idrissa, un activiste connu, patron d’une chaîne de TV. Mais à un moment, on a compris qu’il n’arriverait pas à se défaire d’Issoufou. » L’ombre de l’ancien président continue en effet de planer sur les affaires. On le compare à un Poutine instrumentalisant son Medvedev pour garder le pouvoir.
Le pétrole, sujet de dissensions
Au cœur des dissensions figure le dossier pétrolier. L’exploitation de l’or noir par une société chinoise a contribué à enrichir des cadres du PNDS. Bazoum ne l’ignore pas. Le sujet devient crucial à l’approche de l’automne. La mise en fonction d’un pipeline reliant le site pétrolier d’Agadem, au Bénin, doit permettre au Niger de passer sa production quotidienne de 20 000 à 110 000 barils.

Construction d’un pipeline par des ouvriers nigériens et chinois. Dans la région de Gaya, le 10 octobre.
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La veille du coup d’État, le gouvernement est justement en train de plancher sur l’organigramme de la société chargée de l’exploitation. Or Bazoum n’est pas d’accord avec son mentor. Issoufou est suspecté de vouloir garder la main sur cette manne, par le biais de son fils Sani, dit « Abba », toujours à la tête du ministère du Pétrole. Papa aimerait que le fiston prenne les rênes du nouveau pipeline, mais Bazoum veut nommer des responsables qu’il juge intègres et transparents. Y serait-il parvenu ?
Une chose est sûre, comme nous le dit Ali Idrissa : « Si Bazoum avait su prendre ses distances avec Issoufou, tout cela ne serait pas arrivé. » Selon nos informations, peu après le coup d’État, Issoufou se serait mobilisé pour associer les gradés de l’armée au nouveau régime. Comprenant le double jeu de son ami de trente ans, le président renversé serait resté prostré pendant des heures.
Issoufou est-il à la manœuvre depuis le début ? Rien ne le prouve. Dans une interview à « Jeune Afrique », ce dernier le conteste et jure que son amitié avec Bazoum est restée intacte. Sur la scène internationale, le lauréat du prix Ibrahim a perdu un certain nombre d’amis. Son étoile a pâli à vue d’œil.

Autour du général Tiani, les principaux acteurs du coup d’État. Devant le palais présidentiel à Niamey, le 4 août.
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À Niamey, son stratagème – s’il en est – s’est retourné contre lui : son fils Abba a été transféré le 20 septembre dernier dans la prison de Filingué, là même où son père avait fait emprisonner son principal rival politique, Hama Amadou, peu avant les élections de 2016. Ce dernier, qui avait bien failli y laisser sa peau, est de retour à Niamey, libre. Issoufou, quant à lui, est toujours en résidence surveillée.
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