« L’âge de la Françafrique est bien révolu. » En mars dernier, au Gabon, Emmanuel Macron avait lui-même remis sur la table le sujet du rôle de la France sur le continent africain, déplorant « qu’on prête encore (au pays) des intentions qu’elle n’a pas, qu’elle n’a plus ». Un message fort, dans un contexte de tensions grandissantes entre la République française et certains États africains.
Avec le Mali et le Burkina Faso, les relations sont en effet exécrables depuis les coups d’État qui y sont survenus en 2020, 2021 et 2022. Dans ces deux pays, la France a dû retirer ses troupes, son ambassadeur a été dénigré et les mesures vexatoires se sont succédé. Quant au Niger, où sont stationnés les derniers soldats français dans la région, il a finalement rejoint cet été la liste des États africains hostiles à la présence française, à la faveur là encore d’un putsch.
L’ambassadeur français y est désormais lui aussi poussé vers la sortie, et dans les rues de Niamey, de nombreuses manifestations anti-françaises à l’initiative des putschistes ont rassemblé une partie de la population nigérienne. Ce samedi, plusieurs milliers de personnes se sont une nouvelle fois rassemblées dans la capitale pour réclamer le départ des forces françaises.
Le « complot français »
Dans ces trois pays, la montée du discours anti-français a de quoi inquiéter. Interventionnisme militaire, franc de la Communauté financière africaine (FCFA), politique d’aide aux intérêts cachés supposés… Les griefs paraissent nombreux, mais ils ne suffisent pourtant pas forcément à expliquer la situation.
Contacté par Le Parisien, Thierry Vircoulon, chercheur à l’Ifri, confirme l’existence d’un « discours anti-français », à distinguer du sentiment anti-français. « Parler de sentiment est abusif car seuls les sondages peuvent mesurer un sentiment or aucun sondage n’a encore été fait à ce sujet », précise-t-il.
Une partie de l’opinion africaine, celle que l’on a notamment pu voir rassemblée lors de manifestations au Mali, au Burkina Faso et plus récemment au Niger, semble toutefois très perméable à la diatribe anti-française. D’après l’ancien énarque, ce discours est notamment prégnant en Afrique de l’Ouest, « surtout au Sahel », ajoute-t-il, « mais le concept de complot français tend à se diffuser naturellement en Afrique centrale ».
Selon Michel Galy, politologue au Centre d’étude sur les conflits (CECLS), ce discours séduit particulièrement une population jeune, « des personnes qui n’ont pas une grande connaissance de l’Histoire ». « Les pays africains ne touchent que 12-15 % de leurs ressources et la corruption ne laisse plus que des miettes aux plus jeunes, qui se retrouvent démunis et sans emploi », ajoute-t-il.
Un « écosystème numérique » puissant
Les deux spécialistes pointent l’importance cruciale du Web et des réseaux sociaux dans la diffusion des messages anti-français. « Un écosystème numérique s’est créé », constate Thierry Vircoulon, alimenté notamment par trois vecteurs : certains « médias gouvernementaux », des « trolls russes » et « des leaders d’opinions ».
Ces leaders d’opinion sont identifiés. Parmi eux, Kemi Seba. De son vrai nom Gilles Robert Capo Chichi, ce Franco-Béninois né à Strasbourg en 1981 s’est fait connaître il y a 20 ans « à travers la Tribu Ka », peut-on lire dans une étude de l’Ifri réalisée par Thierry Vircoulon, Alain Antil et François Giovalucchi. Créé en 2004 et dissout en 2006, ce groupuscule ultraradical antisémite et s’auto-proclamait défenseuse du peuple noir.
D’après les chercheurs, cinq idées majeures structurent la pensée du militant : « les Noirs et les Blancs doivent vivre séparés », « la diaspora noire doit se réinstaller en Afrique », « l’Afrique doit s’affranchir définitivement de toutes tutelles », l’opposition à « l’hégémonie occidentale » et la revendication « d’une action non violente ». Disposant d’une influence importante, Kemi Seba cumule plus de 476 000 abonnés sur les réseaux sociaux.
Autre personnalité influente, Nathalie Yamb, 56 ans, une activiste suisso-camerounaise particulièrement présente sur X/Twitter et Facebook. D’après l’article réalisé par les chercheurs, elle dénonce non seulement « l’impérialisme français » mais aussi « les organisations régionales africaines (…) qui seraient, selon elle, inféodées à Paris ». Sur X, la militante rassemble plus de 347 000 abonnés.
Et bientôt le Tchad ?
Plus inquiétant peut-être, l’hostilité à la France est également visible sur le terrain dans certains pays ouest-africains. Outre les rassemblements, d’autres événements notables ont eu lieu ces derniers mois. Fin juillet, le bâtiment de l’ambassade de Paris à Niamey avait ainsi été la cible d’attaques et des manifestants pro-putschistes avaient pénétré dans l’ambassade. « Sur le terrain, la colère se polarise sur les camps militaires et les ambassades », analyse Michel Galy. En d’autres termes, les lieux et symboles représentatifs du pouvoir français, qui prend cette menace au sérieux. Pour le moment, aucune atteinte physique n’a été recensée envers « les citoyens français ou leurs biens », rappelle le spécialiste, mais la France a toutefois évacué une partie de ses ressortissants du Niger.
Va-t-elle alors être contrainte de revoir sa politique ? Alors que la présence militaire française est contestée, Michel Galy rappelle qu’il s’agit d’une « spécificité » nationale. « L’Angleterre a donné son indépendance à ses anciennes colonies et a retiré ses troupes, on est en retard dans la décolonisation », juge le politologue. Or ce « retard » nourrit forcément la colère et le ressentiment d’une partie de la population africaine.
« Tout cela crée des crises diplomatiques à répétition et ça va continuer », insiste Thierry Vircoulon. « C’est la fin d’une ère, c’est l’histoire qui est en train de changer », prévient-il. Comme Michel Galy, il craint ainsi un « effet domino » qui pourrait provoquer l’embrasement de certains territoires. « Il se pourrait que le Tchad soit le prochain pays sur la liste », estime Michel Galy.
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