Publié le 22 sept. 2023 à 15:30
Les violences urbaines du mois de juin ont subitement ressuscité le souvenir des émeutes qui avaient embrasé les banlieues en 2005. Il est difficile de prétendre que rien n’a été fait ou si peu depuis lors. La politique urbaine, la rénovation des grands ensembles, mais aussi tous les efforts en matière d’action sociale et d’action éducative ont permis d’éviter en partie la ségrégation urbaine et la désintégration sociale.
Il a fallu des circonstances exceptionnelles pour que se soulève la colère de Nanterre. Par contraste, le décès pendant l’été de deux jeunes adolescents après un refus d’obtempérer dans le quartier le plus sensible de Limoges a donné lieu à un deuil partagé et non à une violence exacerbée.
Il n’en est pas moins vrai que les jours d’émeute, au même titre que le mouvement des « gilets jaunes » , sont porteurs de sens. Le terreau de la fureur est identique : il existe pour les uns comme pour les autres non seulement la crainte d’un déclassement, mais aussi la peur de perdre une dernière part de liberté, une liberté qui est leur étendard de fierté et qui leur apporte une certaine dignité.
« Oubliés de l’Etat »
Si les révolutions sont menées par les seconds de la classe, les révoltes sans lendemain sont l’apanage des avant-derniers, ceux qui craignent sans cesse de perdre la distance qui les sépare des derniers de la classe. En l’occurrence, de telles craintes ne sont pas dénuées de fondement.
Tant le resserrement du crédit que le processus inflationniste tendent à une paupérisation relative des classes supérieures. Ce sont aussi les travailleurs les plus exposés aux fluctuations des stratégies industrielles et qui sont les moins à même de négocier leur salaire et de défendre leur emploi. L’accès à une certaine réussite sociale est devenu une hypothèse incertaine.
De plus, la volonté de modérer les déficits publics ne peut que conduire, par la force des choses, à concentrer les aides publiques en faveur des catégories de revenus les moins aisées. Pour les « sans-grade », la crainte de devenir les « oubliés de l’Etat » relève d’une obsession existentielle.
Norme stricte
Toutefois, cette crainte n’est pas suffisante pour expliquer l’ampleur du ressentiment . La réduction de ce qui était considéré comme des espaces de liberté représente aussi un facteur déterminant de l’hostilité envers l’autorité centrale.
En ce sens, le rejet du Code de la route participe du même phénomène que le rejet de la vaccination ou de la neutralité religieuse à l’école.
Celui qui vit en marge de la société est aussi celui qui marginalise l’application du droit et qui est réfractaire à la norme. Or, la société a tendance à imposer l’application d’une norme de plus en plus stricte dans tous les domaines : l’école, la voie publique, le travail, la maison. En ce sens, le rejet du Code de la route participe du même phénomène que le rejet de la vaccination ou de la neutralité religieuse à l’école . Plus encore, la culture dominante tend à normaliser les moeurs de l’intime.
Pour la périphérie, l’Etat a repris une fonction connue : « surveiller et punir ». Les nouveaux moyens technologiques amplifient cette capacité de surveillance et contribuent à réduire la possibilité de se croire invisible et invincible et notamment en usant de certaines latitudes dans le champ social ou fiscal.
Risque de déclassement
La France des périphéries urbaine ou rurale est une France suspecte qui se retrouve sous surveillance. Les sifflets du Stade de France ont exprimé, à leur manière, le mécontentement d’une France laborieuse qui a l’impression d’être devenue une France dangereuse. Les différentes formes de populisme prétendent défendre les libertés individuelles contre un Etat coercitif qui n’offrirait aucune contrepartie à la perte de ses libertés, dont la politique tend à accroître les inégalités sociales et qui imposerait, en revanche, une culture dominante artificielle.
Il est relativement facile de faire front et d’apporter des garanties au risque de déclassement. Le vrai défi est le consentement des classes sociales les plus exposées aux mutations de l’emploi et à l’éloignement de l’Etat providence à une perte de libertés au nom d’un Etat protecteur qui garantit l’égalité des chances, favorise l’accessibilité à un avenir durable et promeut des droits nouveaux, mais au détriment des traditions familiales et régionales et coutumes particulières.
La séance du Conseil national de la refondation qui sera consacrée aux émeutes urbaines représente une opportunité pour apporter des réponses à cette France des marges qui se sent assignée à résidence et sous régime de surveillance.
Philippe Garabiol est agrégé d’Histoire et haut fonctionnaire.
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