Ottawa exhorté à ramener d’urgence deux enfants haïtiens devenus orphelins de mère

Dix mois après la mort de sa femme, un « ange gardien » haïtien, qui vit au Québec depuis 2018, ne parvient pas à ramener auprès de lui ses enfants de 4 et 11 ans, demeurés en Haïti dans une situation critique. Malgré les démarches du père pour informer Immigration Canada du décès, le dossier n’a jamais été mis à jour, ce qui retarde la venue des enfants qui sont sur le point de perdre la seule personne qui s’occupait d’eux près de Port-au-Prince.

« Après toutes ces fois où j’ai appelé, tous ces papiers envoyés, personne ne m’a jamais informé que le dossier de ma femme n’avait pas été annulé et que celui des enfants n’avançait pas à cause de ça ! J’ai appris ça vendredi », a confié Edvard Destin au Devoir, complètement découragé. « Je me suis dit “Wow… et moi j’ai attendu tout ce temps ?” Je vais faire une dépression, là. »

Depuis le décès de sa femme, M. Destin dit avoir tout fait ce qu’on lui avait enjoint de faire pour la réunification familiale : il a envoyé à Immigration Canada le certificat de décès, les photos des funérailles et rempli de nouveaux formulaires, y compris ceux que Québec exigeait pour délivrer des certificats de sélection du Québec (CSQ) pour ses enfants. Il a eu recours aux services d’un cabinet d’avocats et a même sollicité de l’aide au bureau du député du Bloc québécois, Mario Beaulieu. « Moi, j’ai appelé toutes les semaines, parfois plusieurs fois par semaine. C’était toujours un agent différent. Il y en a qui n’avaient pas entendu parler du dossier. J’ai dû plusieurs fois renvoyer tous les papiers », a expliqué M. Destin.

Mario Beaulieu a confirmé au Devoir que plusieurs suivis avaient été faits par son bureau de circonscription et que, depuis le mois d’août, le dossier stagnait entre les mains du fédéral, sans savoir qu’il cheminait vers un cul-de-sac puisque la mise à jour concernant le décès n’avait pas été faite par les agents. Il exhorte aujourd’hui le ministre de l’Immigration, Marc Miller, à intervenir afin d’accélérer la demande de résidence permanente des enfants. « S’ils se retrouvent seuls là-bas, ils vont être en danger. C’est une question urgente », a déclaré le député de La Pointe-de-l’Île.

« Papi, si tu viens, tu vas mourir »

À l’approche de Noël, Edvard Destin est rongé par l’inquiétude : son ami qui prenait soin de ses enfants depuis le décès de leur mère doit aller aux États-Unis d’ici le 31 décembre, sans quoi il perdra le visa qu’il a réussi à obtenir. « S’ils n’arrivent pas [au Québec] d’ici deux semaines, il va falloir que j’aille à Haïti les chercher », a-t-il dit. Une entreprise hautement dangereuse alors que Carrefour, une ville en banlieue de Port-au-Prince où se terrent les enfants, est contrôlée par des gangs criminalisés. 

 « Ma fille m’a dit “Papi, si tu viens, tu vas mourir. On va te demander des sommes d’argent et tu ne [les] as pas !” » a raconté le père de famille, qui lui a répondu : « Il vaut mieux que je meure en essayant d’aller vers vous que vous ne mourriez. Car il n’y a personne pour s’occuper de vous. Et les bandits n’ont pas de coeur. » Sa femme est elle-même une victime collatérale de la violence, n’ayant pu recevoir le suivi médical nécessaire à l’hôpital pour une maladie qui l’affligeait. « Elle a succombé », s’est contenté de dire M. Destin, la voix brisée par l’émotion.

Edvard Destin avait demandé l’asile au Québec en 2018, après avoir laissé en Haïti sa femme, enceinte, et leur fille alors âgée de six ans. « Pendant la COVID, j’ai travaillé partout comme préposé aux bénéficiaires. À Mont-Tremblant, Matane, Laval. J’ai tout fait ! » raconte cet « ange gardien » devenu agent de sécurité dans un organisme de Montréal.

Après avoir obtenu sa résidence permanente en mars 2022 grâce au programme de régularisation des travailleurs de la santé ayant oeuvré au front durant la COVID, Edvard Destin s’est empressé de parrainer sa conjointe et ses deux enfants. C’est en février dernier, près d’un an après avoir déposé sa demande de parrainage, que sa femme est décédée. Cela fait maintenant cinq ans qu’il n’a pas vu ses enfants. « Ils ne comprennent pas ce qui se passe. Mon garçon ne veut plus me parler et ma fille me dit parfois “tu es méchant, Papi, tu ne veux pas qu’on soit avec toi”. »

Le visa de résident temporaire, une solution ?

La directrice de la Maison d’Haïti, Marjorie Villefranche, déplore qu’on fasse de « telles misères administratives » pour des enfants. « Ce ne sont même pas pour des raisons qui ont de l’allure », lance-t-elle. Elle plaide pour que les enfants puissent bénéficier d’un visa de résident temporaire (VRT), une sorte de visa de visiteur qui leur permettrait d’attendre leur résidence permanente ici. « Il y a moyen de se dépêcher pour les faire rentrer », a souligné Mme Villefranche.

En mai dernier, l’ancien ministre de l’Immigration, Sean Fraser, avait d’ailleurs annoncé une série de mesures afin que les familles en attente d’une réunification familiale puissent être réunies plus tôt, et promis un « traitement accéléré » des demandes de VRT. Il avait alors affirmé que 93 % de ceux-ci étaient approuvés et avait promis de les traiter en 30 jours.

Or, selon une demande d’accès à l’information que Le Devoir a consultée, les taux d’acceptation des divers bureaux de visas canadiens dans le monde sont très variables, et celui de Mexico, où sont traitées les demandes des Haïtiens, ne dépasse pas 50 %. « La promesse des délais de 30 jours n’est pas respectée non plus. C’est plus de 100 jours », a dit Laurianne Lachapelle, administratrice de Québec réunifié, un collectif québécois qui lutte contre les délais du parrainage.

Mme Lachapelle observe que les raisons des refus d’octroyer un VRT sont souvent absurdes. « On a vu des enfants qui ont été refusés parce qu’ils n’avaient pas d’historique de voyage assez grand. Comment tu veux qu’un enfant de 4 ans ait voyagé à travers le monde ! » Elle se dit « choquée » par le fait que la famille de M. Destin, un « ange gardien » pendant la COVID, ne soit pas arrivée plus rapidement. « Je n’arrive pas à comprendre qu’on laisse tomber des gens qui étaient ici pour sauver des vies. »

Questionnés sur les délais dans ce dossier, les deux ministères de l’Immigration, fédéral et provincial, ont indiqué au Devoir qu’ils ne commentaient pas les cas particuliers. Au cabinet du ministre Marc Miller, on s’abstient également de tout commentaire pour les mêmes raisons.

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