Où en est l’égalité femmes hommes dans le sport ?

Les raisons avancées de la non pratique

Les raisons régulièrement invoquées par les politiques et les femmes dans les enquêtes sont invariables depuis des décennies. La situation, le nombre et l’accès des équipements sont de ces motifs. Mais la piscine en face de chez soi n’implique pas sa fréquentation. Les personnes intéressées par une activité ou un sport se déplacent pour la pratiquer. En outre, mentionner la nécessité d’équipements suppose que les femmes pratiqueraient des activités impliquant des équipements sportifs tels gymnases, stades, piscines ou autres terrains ; or ce n’est pas le cas.

L’autre « raison » fréquemment avancée est le manque de temps. Or, contrairement à ce qu’on pourrait penser, la quantité de temps disponible n’est pas une cause qu’on peut retenir : elle est plus importante pour les ouvriers et les employés que pour les actifs indépendants, les cadres, les professions libérales qui travaillent bien au-delà de 40h semaine ; ceux-ci ont un temps travaillé très élevé et ce sont eux qui par ailleurs, le capital culturel aidant, s’adonnent le plus fréquemment à des activités et sorties culturelles en plus des pratiques sportives (Insee). En outre, les femmes « au foyer » – qui ont statistiquement davantage de temps non contraint que les femmes actives – ont des taux de pratique d’une activité physique et sportive (APS) bien inférieurs à toutes les femmes actives. Ce qui importe est donc moins la quantité de temps disponible que le fait de prendre du temps pour soi… ce à quoi la majorité des femmes ne sont guère habituées, les représentations dominantes de la division du travail les amenant à s’occuper d’abord de la famille, mari, enfants, et des tâches domestiques et parentales.

Les conditions sociales concernées

La très inégale et durable distribution des deux sexes dans les pratiques sportives doit être rapportée d’abord à l’histoire du sport moderne depuis le milieu du XIXe siècle. Le sport a été organisé par les hommes pour les hommes et l’acceptation des femmes dans toutes les disciplines sportives s’est étalée sur 150 ans, ayant partie liée avec les relations femmes hommes dans le monde social, les formes de travail, le rapport aux espaces, les sociabilités.

Sociologiquement, les voies explicatives pour comprendre ces inégalités sont liées aux représentations et aux normes du « masculin » et du « féminin », car le sport est partie prenante des cultures et des rapports sociaux existants entre les sexes.

Toutes les formes de travail, professionnel, domestique, impliquent des compétences, des modes d’engagements du corps, des rapports aux espaces, aux autres, aux objets. On observe des correspondances entre les sports « masculinisés » et les métiers « masculinisés ». Les femmes peuvent s’approprier des compétences, des savoirs mais elles transgressent encore, dans notre culture, quand elles viennent sur les terrains « privilégiés » de la masculinité/virilité : le combat, la force, le risque. 6% de femmes à la Fédération française de rugby, 12,5 % de femmes chez les professionnels du bâtiment et de la construction, mais 1,6% sur les chantiers. Plus la mise en jeu du corps se joue sur le terrain de la force et de l’affrontement, du « physique », plus affirmées sont, à ce jour encore, les résistances à la venue des femmes. Aujourd’hui, il va de soi que le rugby, l’haltérophilie ou les boxes peuvent être pratiqués par les femmes. Mais ces sports, tout comme ceux à risque ou les activités motorisées, demeurent des mondes où les femmes peuvent être malvenues ; elles y demeurent sous représentées. C’est que la sexuation des sports est imbriquée avec les rôles sexués et les représentations dominantes de la féminité. Le sport doit être compatible avec la féminité, la question est répétée depuis 150 ans de sport moderne.

Autant de constats qui viennent en contrepoint de l’impression très partagée d’une égalité des sexes advenue dans le sport, du fait d’une présence médiatique de sportives et de discours appuyés par la presse, comme au lendemain du dernier Mondial féminin 2019 en France retransmis en prime time. Or, depuis plus de 50 ans que les Françaises pratiquent le football dans le cadre de la Fédération française de football, elles sont certes de plus en plus nombreuses mais elles représentent toujours moins de 10% des licenciés de ce sport en 2023.

L’effet durable des normes sexuées 

La féminité est une construction sociale incluant prescriptions et interdits, dont les normes ont évolué avec le temps. À la fin du XIXe siècle, c’est le tout du sport qui n’était « pas féminin ». Aujourd’hui, certains sports que nous qualifions « de tradition masculine » sont encore considérés comme « ne convenant pas aux femmes » tels l’haltérophilie, le rugby…

Sportive et féminine, la compatibilité des deux propriétés a traversé le XXe siècle et elle perdure en ce début de XXIe siècle. Les médecins, « entrepreneurs de morale », ont amplement contribué à forger ces exigences. À ce jour, le test de féminité mis en place dans les années 60, alors que des sportives étaient considérées comme trop musclées, fortes, performantes jusqu’à douter de leur appartenance de sexe, est toujours d’actualité avec le contrôle obligatoire des taux d’androgènes (Louveau C., « Le test de féminité : genre, discrimination et violence symbolique », dans : Laufer, Pigeyre, Heran, Simon (dir.), Genre et discriminations, 2017, iXe). La question des tenues se répète aussi (obligation de mettre telle tenue, des jupettes etc.). La médiatisation des sportives est très inégale selon leurs apparences : peu de lanceuses de marteau ou d’haltérophiles à l’écran, le sport veut afficher des sportives « féminines », des « vraies femmes ».

Être sportive de haut niveau a un coût : accepter la sexualisation pour espérer être considérée pour ses résultats et être médiatisée. Sportive et belle, cette exigence s’impose, elle est incorporée par les sportives elles-mêmes. La mise en cause de ces injonctions est rare : en 2009, quatre joueuses de l’équipe de France de football posent nues (bras croisés sur leur poitrine) pour une « audacieuse » campagne de publicité : « Faut-il en arriver là pour que vous veniez nous voir jouer ? ». En juin 2013, c’est Marion Bartoli, la joueuse de tennis, qui riposte, alors qu’un journaliste de la BBC a tenu des propos critiques à son encontre déclarant qu’elle n’était pas « un canon » : « Oui je ne suis pas blonde. C’est un fait. Est-ce que j’ai rêvé de devenir mannequin ? Non, désolée. Mais est-ce que j’ai rêvé de gagner Wimbledon ? Oui, absolument ». La championne de tennis rappelle ici qu’elle-même, comme toutes les compétitrices, vient sur les terrains de tennis non pour faire joli, mais pour être performante, pour gagner ; comme les compétiteurs.

Le poids des socialisations

Dans le monde du sport, les résistances à l’égalité sont d’autant plus fortes qu’on est dans la naturalisation des compétences et des qualités des athlètes. Or, les inégalités femmes/ hommes dans le sport ne relèvent pas de la « nature » ni du biologique ou de l’anatomique pas plus que du cerveau !

La voie explicative majeure concerne l’intériorisation du sexe social durant l’enfance et l’adolescence car elle pose les bases d’autres choix à venir. La socialisation primaire est très sexuée, en particulier au sein de la famille. Cela est observé dans le rapport à l’espace par exemple : les garçons sont poussés à l’explorer, encouragés à courir, grimper, jouer le ballon aux pieds quand les filles vont être plutôt retenues près des mères ou des pères pour ne pas se faire mal ou se salir…  Les jouets proposés aux unes et aux autres (voir les catalogues de Noël) montrent les caractéristiques de cette socialisation différenciée : pour elles l’espace intérieur avec les poupées, les appareils ménagers et les têtes de beauté, à eux le dehors avec les voitures, les camions, les engins de chantiers, les fusées.  

Les rapports à l’espace et au corps sont loin d’être similaires, la motricité induite étant quasi absente avec les jouets des filles, qui en même temps leur promettent un futur de mère, de femme au foyer et de femme séduisante. Motricité au contraire omniprésente dans les activités proposées aux garçons, promis pour leur part à explorer et à construire le monde et protéger les autres. L’intériorisation des normes sexuées produit ses effets : jouets/ jeux de l’enfance, puis orientations scolaires, choix des métiers, choix des sports sont des domaines imbriqués : ces socialisations sexuées, très différenciées, engagent tous les rapports aux objets, au monde, aux espaces, aux autres et bien sûr à soi et à son corps. Dans toutes les activités sportives, le corps est central, corps qui dès la naissance est porteur d’une appartenance de sexe lourde de conséquences…

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