Paris-Niamey : le divorce est prononcé

Le calme est revenu devant l’entrée de la base militaire de l’escadrille à Niamey, où stationnaient les soldats français. Après plusieurs semaines de tensions, les manifestations organisées quotidiennement devant la base, sur la place de la Résistance, se sont arrêtées. Trois mois après le début du processus de désengagement entériné par Emmanuel Macron le 24 septembre, les derniers soldats français ont quitté le Niger ; 1 500 militaires étaient encore présents sur place.

Une grande majorité des personnels a été évacuée vers la France. Les avions de combat ont rejoint la base militaire française du Tchad. Le reste a été un défi logistique et humain pour évacuer le matériel le plus lourd par voie terrestre entre le Niger et le Tchad. L’opération a pris plusieurs semaines et s’est déroulée sans incident majeur. Vendredi 22 décembre, une cérémonie officielle de passation aux soldats nigériens a eu lieu sur la base de l’escadrille à Niamey, en présence du général éric Ozanne, commandant de l’armée française dans la région du Sahel, et du commandant nigérien, Mamane Sani Kiaou. Au moment où le dernier militaire français embarquait dans l’avion de retour pour Paris, le ministère des Affaires étrangères annonçait la fermeture de l’ambassade de France au Niger. 

Rupture diplomatique

Sans consulat, impossible de renouveler sa pièce d’identité ou d’obtenir un document d’état civil. Un coup dur pour les Français encore sur place. Ils étaient 1 200 il y a cinq mois, au moment du coup d’État contre le président Bazoum, et 600 ont été évacués au mois d’août après une manifestation extrêmement tendue où 6 000 Nigériens pro-putschistes avaient pris pour cible l’ambassade de France, son représentant de l’époque (Sylvain Itté) et le personnel diplomatique. Le Quai d’Orsay invoque d’ailleurs des raisons sécuritaires pour justifier cette fermeture qui laisse un goût amer chez certains anciens diplomates. Pour l’un d’entre eux qui souhaite rester anonyme, « la diplomatie d’influence s’exerce toujours à travers les ambassades ».

La fermeture d’une ambassade est une décision rarissime. Preuve que le divorce est officiellement prononcé entre Paris et Niamey. Le Niger rejoint ainsi la très courte liste où la France n’a plus de représentation diplomatique : la Syrie, l’Afghanistan, la Corée du Nord ou encore le Yémen. Fallait-il en arriver jusque-là ? « Il n’y avait pas vraiment d’autre possibilité », estime Michèle Tabarot. La vice-présidente des députés LR à l’Assemblée nationale a corédigé un rapport d’information parlementaire sur les relations entre la France et l’Afrique. Elle regrette les « hésitations du chef de l’État. Au début de la crise, il avait commencé par afficher une prétendue fermeté avant de finalement reculer. Cela nuit à l’image de la France ».

Une stratégie incohérente en Afrique

Échec du G5 Sahel, des relations désormais crispées avec le Maroc, la France chassée du Mali, du Burkina Faso, du Niger… Le président aurait-il fait preuve d’un peu trop de verticalité en matière de politique étrangère ? Pas seulement. « Tout ne peut plus se décider en vase clos », estime Michèle Tabarot, qui dénonce l’« hypercentralisation de la prise de décision entre les mains du chef de l’État ». La députée LR des Alpes-Maritimes ajoute qu’il y a « un manque évident de concertation et cela se ressent sur le terrain avec un déficit de cohérence de nos actions ». Paris a perdu son influence dans son ancien pré carré d’Afrique de l’Ouest. Le mandat d’Emmanuel Macron restera comme une séquence catastrophe dans l’histoire des relations entre la France et le continent africain. « Politiquement, on a mal joué », tacle un ancien diplomate, pour qui « la politique de Macron n’est pas très cohérente puisque garder la Françafrique de grand-papa et ne pas le reconnaître amène à se faire virer. Il faut traiter sur un pied d’égalité comme on le fait avec les pays asiatiques ».

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Fermeture de l’ambassade au Niger. Fallait-il en arriver là ?

Les relations avec les pays africains doivent changer. Vision désormais partagée par les militaires. « Il est temps de revenir vers un rééquilibre des échanges diplomatico-économiques et pas forcément militaires », estime François Chauvancy. Contacté par téléphone, cet ancien général de l’armée de Terre insiste sur un point : « L’époque du grand frère, qui complétait le budget à la fin du mois pour payer les fonctionnaires ou qui intervenait pour la sécurité, est révolue. » Comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron répète tel un mantra que la Françafrique, c’est fini. Mais quelle est la stratégie de la France quand toutes les grandes puissances actuelles bâtissent des politiques africaines ? Dans le rapport d’information qu’elle a corédigé avec le député du groupe Modem Bruno Fuchs, Michèle Tabarot plaide pour « poursuivre l’ouverture vers l’autre Afrique anglophone ou lusophone ». L’Afrique est un continent en recomposition au cœur de toutes les convoitises. « Nos compétiteurs, ajoute-t-elle, ont tous développé des stratégies à l’image de la Chine sur l’économie, la Turquie sur la culture et la religion, la Russie sur la sécurité… Nous n’avons pas su anticiper et nous adapter à ces bouleversements. »

Recomposition géopolitique

Le Niger durcit le ton à destination des Occidentaux. Les autorités actuelles ont annoncé une révision de tous les accords militaires signés avec les autres pays qui disposent de forces stationnées sur le sol nigérien. Les États-Unis et l’Allemagne ont déjà fait part de leur souhait de voir leurs troupes rester.

Avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), les relations se sont un peu apaisées. L’idée d’une intervention militaire pour remettre le président Bazoum au pouvoir s’est envolée. Réunis en sommet à Abuja (Nigeria) le 10 décembre 2023, les pays de la Cédéao ont même ouvert la voie à un allègement, sous conditions, des sanctions. Cependant, la situation au Niger est devenue une pomme de discorde entre les présidents ouest-africains. Les autorités militaires nigériennes ont même accusé la Cédéao de participer à un plan de déstabilisation soutenu par des puissances étrangères. 

Les projets de gazoducs en Afrique de l’Ouest aiguisent tous les appétits. La France éliminée dans certains pays, d’autres acteurs montent au créneau comme le roi du Maroc, qui veut faire du Sud de son pays un hub économique avec le reste de l’Afrique. En froid avec Paris et en rupture diplomatique avec Alger, le Maroc propose au Mali, au Burkina et au Niger une alliance économique et géopolitique. Mohammed VI veut désenclaver les pays du Sahel afin de faciliter son grand projet de gazoduc entre le Maroc et le Nigeria, dont la construction doit démarrer en janvier 2024. Projet qui fait concurrence au gazoduc transsaharien entre les champs gaziers du Nigeria et l’Algérie dont les infrastructures alimentent l’Europe.

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