pour l’œnologue-conseil Eric Boissenot, « nos vins bénéficient du réchauffement climatique »

Est-ce que vous parvenez à mesurer l’effet du réchauffement climatique sur la vigne et le vin ?

J’ai pu le ressentir une fois en dégustant un 2022. J’ai eu des connotations de cabernet sauvignon d’Amérique du Sud. Je me suis dit que l’on n’y était pas encore mais que cela commençait à se faire sentir. Pour l’instant, nous bénéficions d’une maturité qui convient bien aux cépages, notamment le cabernet sauvignon, pour nous ici dans le Médoc. Ce réchauffement n’affecte pas trop le merlotsi on prend la peine de le cueillir suffisamment tôt. Je dirais donc qu’il y a bien un changement mais que cela va plutôt dans le bon sens. On obtient plus facilement de la maturité sur le…

Est-ce que vous parvenez à mesurer l’effet du réchauffement climatique sur la vigne et le vin ?

J’ai pu le ressentir une fois en dégustant un 2022. J’ai eu des connotations de cabernet sauvignon d’Amérique du Sud. Je me suis dit que l’on n’y était pas encore mais que cela commençait à se faire sentir. Pour l’instant, nous bénéficions d’une maturité qui convient bien aux cépages, notamment le cabernet sauvignon, pour nous ici dans le Médoc. Ce réchauffement n’affecte pas trop le merlot si on prend la peine de le cueillir suffisamment tôt. Je dirais donc qu’il y a bien un changement mais que cela va plutôt dans le bon sens. On obtient plus facilement de la maturité sur le plan aromatique. On n’a quasiment pas de végétal. En même temps, nous ne sommes pas arrivés au niveau de ces arômes que l’on peut avoir aux États-Unis ou au Chili.

Faut-il que les viticulteurs anticipent le réchauffement climatique par l’intégration de nouveaux cépages ou en choisissant des porte-greffes plus adaptés ?

Le porte-greffe peut être une solution, mais ce changement ne se fait pas en cinq minutes. Cela implique d’arracher la vigne et de replanter. Pour faire de grands vins, il faudra alors attendre que la vigne vieillisse. C’est un processus très long. Avant d’en arriver là, il y a des choses à faire. Dans les pays chauds où l’on fait du vin, ils ne se posent pas toutes ces questions. Ils ont gardé leurs cépages. La différence, c’est qu’ils irriguent. Pas nous. Cette question doit se poser au regard d’une problématique de restriction de l’utilisation de l’eau. On a irrigué à Saint-Emilion, mais avec des dérogations. Si on avait la possibilité d’étendre ce moyen, ce serait un confort. Toutefois, si on peut éviter d’en arriver là, ce serait mieux.

En ce qui concerne l’intégration de nouveaux cépages, je n’en vois pas l’intérêt. Nous sommes plutôt dans une phase dans laquelle nous bénéficions de ce réchauffement climatique. Il nous convient. La situation est confortable. À plus long terme, on verra comment le sol va réagir. Pour le moment, j’estime qu’il n’y a pas de raison de changer quelque chose qui marche. Je ne suis pas alarmiste. Je trouve que l’on se précipite un peu. Nous ne sommes pas dans la région la plus chaude du monde.

Face à la crise viticole que traverse Bordeaux, de plus en plus de viticulteurs disent qu’il faut produire des vins rouges plus fruités, plus faciles à boire, qui plaisent au marché. En plus du rouge, ils s’orientent aussi sur des gammes complètes avec du rosé et du blanc. Quelle est la bonne stratégie ?

On a toujours entendu ça. En 2000-2001, il y a eu la crise. Il fallait se remettre en cause. À l’époque, tout le monde se posait exactement les mêmes questions. On parlait alors de vins « sexy » ou de vins « fun » pour sortir de l’ornière. C’est toujours pareil… Je suis assez d’accord sur le principe d’étendre la gamme. En revanche, il y a un point sur lequel il faut faire attention, c’est le terroir ! On peut dédier une partie des parcelles qui sont plus communes à ces vins faciles à boire, mais il ne faut pas renoncer à la qualité, au vin de garde. Le bon terroir doit être respecté.

Dans le cas contraire, cela reviendrait à perdre notre identité. Ce qui serait dommage. Il y a des modes qui impliquent de s’adapter, mais on pourra aussi nous reprocher dans vingt ans d’avoir sacrifié nos bons terroirs. Il faut faire attention à la navigation dans cette période de crise.


Eric Boissenot : « On peut dédier une partie des parcelles qui sont plus communes à ces vins faciles à boire, mais il ne faut pas renoncer à la qualité, au vin de garde. Le bon terroir doit être respecté ! Dans le cas contraire, cela reviendrait à perdre notre identité ».

J. L.

Dans ce même débat, on entend de nombreux viticulteurs critiquer le négoce. On vendrait moins bien. Il y a eu aussi ce plan d’arrachage sur le vignoble bordelais pour faire face à une crise de surproduction. Comment analysez-vous cette situation ?

On ne produit pas tant que ça. Les rendements ne sont pas si élevés. Depuis plus de dix ans, c’est même plutôt la dégringolade ! Malgré tout, on vend moins de vin que ce qui est produit. Notre système de vente a sûrement besoin de s’adapter. Il n’y a pas que les vins qui doivent se remettre en cause. Il faut aussi comprendre que nous sommes dans un contexte mondial de baisse de la consommation. Le vin rouge se vend moins bien. Le vin blanc prend plus de place.

À une époque, on a abandonné certains pays, des marchés en Europe pour aller en Chine. Un marché qui était plus facile mais qui a fini par se refermer. Ce qui s’est passé est assez classique dans le commerce. Pour l’arrachage, il faudrait éviter que ce plan balaye large en touchant de grands terroirs où on produit encore de bons vins, tout cela pour des raisons économiques.

Des propriétés viticoles se mettent au bio alors que d’autres prônent une viticulture raisonnée afin de pouvoir utiliser les pesticides lorsque les vignes sont attaquées par les maladies. En Gironde, l’influence de l’estuaire et de l’océan se fait sentir. Quel est votre regard sur ce débat ?

Je suis aussi viticulteur. Je fais du bio depuis 2006. Il n’y a pas que la Gironde qui est concernée par ce débat sur les pesticides. C’est toute la France. À Bordeaux, on peut dire que de gros efforts ont été faits pour une meilleure maîtrise des traitements, et depuis plus longtemps qu’on ne le dit. Dans la viticulture conventionnelle, on n’utilise quasiment plus de produits phytosanitaires classés CMR (substances cancérogènes). On voit aussi que la nouvelle génération est bien plus attentive à ces questions. Il y a des propriétés qui ne veulent pas prendre le risque de faire du bio. On peut le comprendre. Il faut pouvoir accepter, selon les années, de devoir faire face à une baisse de rendement en cas d’attaque de maladies.

Le bio oblige à davantage réfléchir sur ce que l’on fait. Il faut aussi plus de moyens humains et matériels pour surveiller les vignes, qui font aussi l’objet de traitements mais plus facilement lessivables. Cette orientation bio me convient même si dans le conventionnel il y a eu une forte évolution notamment avec le biocontrôle.

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