Pourquoi des « tirailleurs sénégalais » furent-ils enfermés dans des camps de travail à l’époque coloniale ?
Même si tout le monde connait aujourd’hui le rôle que les tirailleurs sénégalais ont joué lors des deux guerres mondiales, peu de gens savent que, dans toute l’Afrique occidentale française (AOF), le recrutement militaire était composé de deux ensembles. Les hommes qui faisaient partie du premier ensemble étaient appelés à rejoindre l’armée, mais le second ensemble était considéré comme une réserve de soldats.
Le décret du 31 octobre 1926 contraignit les réservistes mobilisables à servir, pendant deux années, comme travailleurs sur les chantiers publics de la colonie. Cette décision administrative plaça ces réservistes dans une position ambiguë, car il s’agissait de travailleurs recrutés dans un contingent militaire, mais qui dépendaient d’employeurs civils. Sans précédent en métropole, ce service civil à caractère militaire fit partie des instruments ordinaires de maintien de l’ordre qu’utilisèrent les autorités coloniales pour encadrer et discipliner les populations dites « indigènes ». Cette innovation avait aussi pour but de contourner les recommandations de la Convention sur le travail forcé adoptée par le Bureau international du travail en 1930. On constate néanmoins que le recours à ce type d’enrôlement fut assez rare dans les années 1930. Le nombre des recrues ne dépassa pas 500 travailleurs et la majorité d’entre eux furent utilisés pour la construction de la ligne de chemin de fer Dakar-Niger. Mais le dispositif fut brutalement réactivé au début des années 1940 par le régime de Vichy qui en fit un levier essentiel pour mobiliser la main-d’œuvre coloniale.
Ce sont plus de 3 000 hommes, venus de toute l’AOF, qui furent alors mobilisés pour travailler sur les nouveaux chantiers ouverts principalement dans la circonscription de Dakar. Regroupées dans des camps de travail, ces recrues vivaient dans des conditions misérables. L’insalubrité et les violences quotidiennes causèrent un grand nombre de décès. Mais il semble que le motif principal qui poussa ces recrues à la révolte fut d’un autre ordre. Ces travailleurs ne supportaient pas l’inégalité de leur statut comparé à ceux qui avaient rejoint l’armée. Leur contestation se focalisa sur la question de l’uniforme de soldat – ce symbole de prestige et d’appartenance auquel ils n’avaient pas accès, alors qu’ils se considéraient comme des tirailleurs de plein droit. Ce sentiment d’injustice provoqua des formes de refus et des mouvements d’indisciplines divers : désertion, ralentissement de la cadence, maladie feinte, refus de recevoir la paie, voire des arrêts collectifs de travail. Bien que le régime républicain ait été rétabli en 1944-45, cette forme de travail forcé ne fut pas immédiatement abolie. Néanmoins, la reconfiguration de la politique coloniale après la guerre, les discours officiels sur le respect de la dignité et sur la construction d’un avenir commun, donna plus de poids aux revendications de ces tirailleurs-travailleurs sénégalais. La forme de travail forcé à laquelle ils avaient été soumis depuis les années 1920 fut définitivement supprimée au début de l’année 1950.
Bibliographie
Romain Tiquet, « Enfermement ordinaire et éducation par le travail au Sénégal (1926-1950) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2018, n°140, pages 29 à 40.
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