Quatre mille détenus évadés de prison. L’aéroport international pris d’assaut par des hommes en armes, paralysant le trafic aérien. Une douzaine de commissariats et autres bâtiments publics en proie aux flammes. Des corps jonchant des rues hérissées de barricades. Plus de 15 000 civils jetés à la rue au son des rafales de mitrailleuses. C’est le visage apocalyptique qu’a pris ces derniers jours Port-au-Prince, la capitale haïtienne.
Depuis l’assassinat du président Jouvenel Moïse, en juillet 2021, Haïti tenait déjà davantage d’une zone de guerre que d’une paisible île caribéenne. En septembre 2023, à Port-au-Prince, Le Point racontait une métropole contrôlée à 80 % par les gangs, rythmée par les razzias de groupes criminels parmi les bidonvilles grimpant à flanc de colline. Mais l’actuelle bouffée de violence marque une nette accélération de la descente aux enfers de la « perle des Antilles ».
« Le niveau de violence est sans précédent, témoigne Sophie Mealier, la cheffe de mission de Médecins sans frontières en Haïti. De plus en plus de quartiers de Port-au-Prince sont touchés par les combats et la police peine à faire face aux groupes armés. Nous avons dû rouvrir un centre d’urgences et un hôpital de traumatologie pour faire face au soudain afflux de blessés. Des centaines d’habitants fuyant les combats ont été victimes de balles perdues, souvent des femmes, des enfants et des personnes âgées. »
Soulèvement des gangs
C’est une annonce du Premier ministre des Bahamas, le 28 février, qui a jeté un baril d’essence dans un brasier déjà hors de contrôle. Au sortir d’un sommet de la Communauté des Caraïbes (Caricom), celui-ci a ainsi annoncé que son homologue haïtien, Ariel Henry, venait de s’engager à tenir des élections « au plus tard » en août 2025. Soit quatre ans après le début de son mandat par intérim commencé au lendemain de la mort de Jouvenel Moïse et censé avoir expiré le 7 février dernier.
Le lendemain, les principaux chefs des gangs de Port-au-Prince s’unissaient pour « renverser » Ariel Henry et lançaient leurs troupes à l’assaut de plusieurs points névralgiques de la capitale, dont l’aéroport. Le chef du gouvernement, de retour du Kenya, où il négociait la constitution d’une force internationale censée reprendre le contrôle d’Haïti, n’a pas pu atterrir. Son destin suspendu au bon vouloir des chefs de gangs, il patiente désormais dans un hôtel de l’aéroport de San Juan, à Porto Rico.
« L’annonce d’élections aussi lointaines semble avoir exaspéré les acteurs politiques et économiques haïtiens, dont certains sont de connivence avec les gangs ; cette nouvelle salve de violence possède l’assentiment d’une partie de l’élite du pays », analyse depuis Port-au-Prince le politologue Joseph Harold Pierre. « Le problème, c’est que l’opposition est incapable de s’entendre sur le nom d’un remplaçant d’Ariel Henry à proposer à la communauté internationale. Tenir des élections dans ce climat d’insécurité est par ailleurs impossible, car les gens vivent retranchés chez eux. Haïti se trouve en situation d’aporie, une impasse complète. »
Apathie internationale
Désunie et impuissante, la communauté internationale se montre peu pressée d’abréger le calvaire d’Haïti. La Caricom a échoué à faire émerger une alternative politique parmi la société civile haïtienne. De son côté, Washington s’est contenté d’appeler Ariel Henry à « accélérer la transition » politique en vue du déploiement de la force internationale.
Cette dernière a cependant les poches vides, bien qu’ayant été validée par le Conseil de sécurité de l’ONU en octobre. Seule la moitié des 600 millions de dollars nécessaires à l’envoi du contingent d’environ 4 000 soldats (principalement kenyans et béninois) a été collectée. « Mais, si la somme finit par être réunie, je doute fort que cette force venue de pays aussi pauvres qu’Haïti réussisse quoi que ce soit », lâche Joseph Harold Pierre, rappelant l’échec de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) entre 2004 et 2017, dirigée par le Brésil.
Famine et choléra
En attendant un miracle, abandonné par un État en faillite, Haïti bascule chaque jour un peu plus dans l’anarchie. La fermeture de l’aéroport de Port-au-Prince a achevé de paralyser le pays, dont les grandes routes sont contrôlées par les gangs. Résultat, les denrées alimentaires et l’argent liquide n’irriguent plus le pays, aggravant un peu plus l’insécurité alimentaire. Le choléra, vaincu en 2019 après avoir sévi pendant une décennie, a fait son retour.
« Ces trois dernières années, le nombre d’Haïtiens en situation d’insécurité alimentaire aiguë a explosé, et dépasse désormais les 4 millions de personnes. Certaines parties de Port-au-Prince sont carrément menacées de famine », alerte Jean-Martin Bauer, le directeur du Programme alimentaire mondial en Haïti. « Cette progression de la faim est extrêmement inquiétante car elle prépare un puissant terreau d’instabilité. Nous sommes face à un cercle vicieux dont il sera difficile de sortir. »
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