Le dividende démographique et l’urbanisation
«L’Afrique vit aujourd’hui un chapitre unique de son histoire, que l’Europe a connu au XIXe siècle, la Chine entre 1970 et 2010, et que l’Inde s’apprête à fermer, prédit Luc Rigouzzo, cofondateur d’Amethis, membre de la plateforme Edmond de Rothschild Private Equity. Elle peut compter sur une population active, constituée de personnes jeunes et de mieux en mieux formées, beaucoup plus abondante que celle de personnes âgées.»
Cette période très particulière, pendant laquelle les revenus générés par les forces vives créent une épargne importante au lieu d’être massivement utilisés pour soutenir les tranches de la population en besoin de transferts sociaux, s’accompagne d’un décollage économique.
Les économistes parlent de dividende démographique lorsque le taux de dépendance démographique, mesurée par le ratio entre les personnes dépendantes par rapport aux actives, diminue. Il dure tant que le taux de fécondité est élevé. Or, l’expérience prouve qu’il baisse, de manière irréversible, dès que les conditions de vie s’améliorent et qu’une classe moyenne et urbaine devient majoritaire. La pyramide démographique change alors de nature, le haut devient plus important alors que la base perd de son assise.
Indissociable de ce dividende démographique, l’urbanisation de l’Afrique favorise l’émergence de tout un écosystème de PME dans les domaines des services aux entreprises et aux infrastructures, de l’éducation, de la santé, et de l’alimentaire. Le temps est bien révolu où les économies locales se réduisaient aux exportations de matières premières ou à des comptoirs commerciaux le long des côtes. «La population urbaine d’Afrique subsaharienne sera passée de moins de 100 millions sur 300 à 350 millions d’Africains dans les années 1970 à plus de 50% de la population d’ici à 2030: 879 millions d’urbains et 824 millions de ruraux», indique l’expert d’Amethis.
Croissance de la consommation interne, donc des PME
Ce rééquilibrage implique une explosion de la classe moyenne. En 2050, le rapport se sera inversé: 1,5 milliard des 2,5 milliards d’habitants du continent vivront en ville, 1 milliard dans les zones rurales. «Cette urbanisation va de pair avec une augmentation des dépenses quotidiennes, souligne Luc Rigouzzo. Il y avait moins de 20 millions d’Africains capables de dépenser plus de 15 dollars par jour dans les années 1970, ils seront près de 350 millions dépensant plus de 25 dollars en 2050. En combinant démographie et urbanisation, on obtient un marché de consommateurs solvables multiplié par 30. Ce double mouvement démographique et économique pose des conditions idoines pour les acteurs du capital-investissement de croissance.»
Et ce, d’autant plus que dans le contexte actuel «les banques locales soutiennent moins les PME, leurs homologues européennes sont plutôt en retrait qu’en phase de consolidation ou de développement», observe Thierry Déau, directeur général du gérant d’actifs privés français Meridiam, l’un des leaders mondiaux du financement d’infrastructures en Afrique. Cette place délaissée par les banques crée des opportunités pour les acteurs du capital-investissement pour retenir des investisseurs qui ont du mal à résister aux sirènes des obligations américaines qui offrent du 4,7% de rendement à l’heure où sont écrites ces lignes.
Faut-il pour autant renoncer à des perspectives de rentabilité à long terme beaucoup plus élevées, diversifiées et décorrélées des grands marchés dans des structures familiales de petites et moyennes entreprises en Afrique? Ce ne serait pas raisonnable, répond Luc Rigouzzo: «Non seulement parce que ces entreprises sont solides, mais aussi parce que les investissements dépendent très peu d’un effet de levier. Contrairement à ce qui peut être observé aux Etats-Unis ou en Europe, où les fonds de private equity dépendent de ratio de résultat opérationnel sur dette de l’ordre de respectivement sept et cinq, en Afrique on parle de moins de deux fois.»
La capacité des entreprises de rembourser leurs dettes pose beaucoup moins de problèmes, alors même que le marché intérieur grandit avec celui d’une classe moyenne en plein boom. Ceci vaut pour une quinzaine des 54 pays que compte le continent. Le patron d’Amethis cite notamment le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Sénégal, l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Kenya, le Maroc, ou encore l’Egypte.
Infrastructures et tech au menu
La problématique est différente pour les investissements privés dans les infrastructures, qui font bien davantage appel à la dette. Le modèle reposait traditionnellement sur des taux d’endettement élevés (entre 60 et 80%) avec l’objectif de refinancer la dette après quelques années d’exploitation. En effet, dès que sont générés des revenus, souvent garantis (dans le cas de centrales électriques ou de barrages notamment), il devient plus facile de renégocier les termes de l’emprunt, donc de faire baisser la prime de risque.
Lorsque les taux étaient négatifs ou nuls, le coût de la dette était celui de la prime de risque; désormais, il convient d’ajouter 4% ou plus. Une facture de 10% et plus est au rendez-vous, qui compromet le retour sur investissement, et refroidit l’appétit des investisseurs. Ceux-ci sont essentiellement des institutionnels: les tickets d’entrée se chiffrent en dizaines de millions de francs.
Cela étant dit, «les infrastructures bénéficient de financements assurés par des organismes bilatéraux ou multilatéraux, une forme de partenariat public-privé qui a le double avantage de faire plus et mieux avec les fonds publics autrefois utilisés comme des aides budgétaires aux Etats, et de limiter le risque pour toutes les parties prenantes. Ces institutions apportent leur soutien aux projets d’infrastructure et investissent aux côtés des acteurs privés, ce qui rassure», note Thierry Déau. Il reconnaît que «le contexte macroéconomique augmente la prime de risque sur les Etats africains, surtout ceux dont la monnaie n’est indexée ni sur l’euro ni sur le dollar». Pourtant, de son aveu, «il ne nous empêche pas de continuer à avancer, car nous pensons qu’il est passager. »
A l’autre bout de l’échiquier, les investissements dans les techs africaines prospèrent. Ils sont quasiment insensibles à la hausse des taux puisque les montages ne passent pas par de l’endettement. Des investisseurs de conviction apportent des liquidités en entrant dans le capital de ces jeunes pousses. «Une grande majorité de pays africains, relève le patron de Meridiam, présentent un tissu de PME qui correspond typiquement à un profil de venture capital (capital-risque) dans des TPE.»
Même si les tickets d’entrée sont beaucoup moins élevés que dans les fonds d’infrastructures ou de capital-investissement, il reste difficile, sinon impossible, pour des petits porteurs de s’offrir une exposition aux marchés privés africains.
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