Pourquoi le pouvoir rend-il accro ?

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Le point commun entre De Gaulle, Mitterrand et Chirac ? Ils sont tous restés au minimum dix ans à la tête de la République française. Emmanuel Macron, qui souhaite se faire réélire, semble vouloir suivre ce chemin de gouvernance au long cours. Que l’on veuille accéder au pouvoir, cela peut s’entendre. Mais une fois qu’on a obtenu ce que l’on voulait, pourquoi chercher à maintenir sa place le plus longtemps possible ? La question se pose bien sûr au niveau politique, mais aussi sur le plan personnel. Individuellement, qu’est-ce qui motive un homme ou une femme politique à rester au pouvoir malgré les crises et la fatigue de l’exercice de cette fonction ? Peut-on être « accro » à la présidence, comme d’autres sont addicts à la cigarette… ou à la chasse à courre ? Blaise Pascal dévoile les étranges mécanismes de l’addiction au pouvoir.

Parce que la politique évite l’ennui 

Le mot de Pascal est célèbre : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Et les présidents sont loin d’échapper à cette malédiction universelle : l’ennui. L’exercice d’une fonction politique se présente à ce titre comme un formidable remède contre ce « venin », qui se manifeste par la peur panique de se retrouver tout seul face à soi-même. « Prenez-y garde », alerte Pascal, « qu’est-ce […] qu’être premier président, sinon être en une condition où l’on a le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes ? » Individuellement, l’emploi du temps chargé du président apparaît donc comme le divertissement le plus efficace qui soit. Il est une manière de s’oublier soi-même pour se consacrer à la nation. Le roi est heureux selon Pascal, parce qu’il « est environné de gens qui ne pensent qu’à [le] divertir et à l’empêcher de penser à lui. » Si la politique rend « accro », c’est parce qu’elle retarde ce moment fatidique de solitude et d’ennui, cause universelle du malheur des hommes.

La politique est un jeu très prenant

La compétition politique relève du jeu au sens ludique du terme. Et nous dit Pascal, comme dans tout jeu, c’est « la chasse » qui nous divertit et nous exalte vraiment, et non « le lièvre » que l’on obtient en récompense. Si certains politiciens participent sans cesse à la course, c’est donc aussi pour ressentir ce plaisir de jouer, de participer à la lutte politique. Et cette compétition stratégique mobilise également une forme de jeu d’acteur. Elle implique d’apprendre son texte, de respecter les règles et les conventions de la vie politique, mais aussi de tenir un rôle : celui de chef d’État ou de conseiller politique. Cette fonction de conseil a parfois été endossée par les philosophes eux-mêmes, comme Platon et Aristote. Selon Pascal, « quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leurs politiques, [ces deux philosophes] l’ont fait en se jouant. » Ils ont ainsi travesti leur vraie nature, « celle de gens honnêtes et comme les autres », pour revêtir de « grandes robes de pédants ». Ils ont, en somme, joué à être des hommes politiques.

L’auteur des Pensées distingue bien les philosophes comme Aristote et Platon, qui ont conscience du jeu, et ceux qui, à l’inverse, se prennent totalement au jeu, parfois jusqu’à sombrer dans la folie. Parler de politique, c’est comme « régler un hôpital de fous », considère Pascal. Si la politique peut être addictive, c’est aussi parce que celui qui l’exerce peut parvenir à s’oublier complètement, pour ne faire qu’un avec son rôle, son costume, sa fonction. Il n’est plus lui-même – il est seulement « empereur », « roi » ou « président ». Il devient prisonnier du jeu.

Plus la tâche est sérieuse, plus le divertissement est puissant 

Paradoxalement, le but premier d’un amusement, n’est pas d’être amusant. Les hommes, nous dit Pascal, détestent « jouer pour rien ». Il faut une motivation valable, un défi, pour que le jeu ait un intérêt à leurs yeux. C’est justement parce que la fonction présidentielle est difficile qu’elle est si addictive et prenante. Pour se détourner de soi, nous dit Pascal, rien de tel que « le tracas » quotidien, celui qui nous occupe « dès la pointe du jour ». Plus le dirigeant rencontre de problèmes, plus il juge son travail indispensable. Là où un jeu de société est « un amusement languissant et sans passion », qui nous divertit seulement quelques heures, la charge requise par l’exercice du pouvoir remplit totalement la vie d’un homme. La dimension nécessaire, vitale et profondément sérieuse de cette occupation permet de maintenir pendant des années la force de ce divertissement. Le président, plus que n’importe quel homme, parvient à « se piper lui-même », nous dit Pascal. Il oublie sa propre personne et son inexorable finitude. 

Rien de pire qu’un président à la retraite

Après l’effort intense de l’exercice du pouvoir : la pression retombe d’un coup. Et là, c’est la chute : « la disgrâce », dans les mots du philosophe. L’une des situations les plus déprimantes dans lesquelles peut se retrouver un (ex-)chef d’État est d’être renvoyé dans sa « maison des champs » après son séjour au palais présidentiel… En rompant avec le monde politique, les dirigeants se retrouvent « misérables abandonnés, parce que personne ne les empêche de songer à eux ». Leur situation est d’autant plus difficile qu’elle contraste avec leur période d’occupation intense, pendant laquelle ils n’ont pas le temps d’affronter la solitude et l’ennui. Ils ont au moins le confort matériel, pourrait-on répondre. Bien au contraire, la richesse aggrave les choses, rétorquerait Pascal ! Car les politiciens qui ne « ne manquent ni de biens, ni de domestiques pour les assister dans leur besoin » sont doublement désœuvrés. Déchargés à la fois des affaires de l’État et des nécessités matérielles, ils doivent affronter, plus que n’importe qui, leur propre dénuement. C’est tout le drame du Roi sans divertissement (1947), cher à Jean Giono : « [C’est] un homme plein de misère ».

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