Des résidents de l’Outaouais déplorent le refus du gouvernement du Québec d’adhérer à un programme fédéral d’immigration humanitaire pour les Colombiens, les Haïtiens et les Vénézuéliens.
Le Programme humanitaire familial, lancé le 17 novembre, permet aux ressortissants de ces pays de venir s’installer au Canada si un membre de leur famille élargie se trouve déjà actuellement au pays… sauf s’ils vivent au Québec (Nouvelle fenêtre).
Des Gatinois sont d’autant plus frustrés qu’ils se sentent du mauvais côté de la rivière. Ils ne peuvent pas espérer que leurs proches fassent partie des 11 000 ressortissants qui profiteront de ce programme.
Originaire d’Haïti, le Gatinois Wilbène Cenatus a immigré au Canada en 2012 après un passage en France. Le choix de s’installer au Québec était naturel pour lui, confie-t-il, d’autant plus qu’il voulait vivre en français.
J’ai vraiment choisi le Québec, parce que c’est une société qui reçoit beaucoup d’Haïtiens [et] aussi parce que les Haïtiens ont une très belle histoire ici
, explique celui qui travaille aujourd’hui comme analyste principal de programmes au gouvernement fédéral.
Wilbène Cenatus est originaire d’Haïti. Il multiplie les démarches pour que son frère, coincé au Mexique, le rejoigne au Canada.
Photo : Radio-Canada / Camille Kasisi-Monet
Wilbène Cenatus espérait que son frère d’Haïti puisse venir le rejoindre au Québec grâce au Programme humanitaire familial du Canada. Ils attendaient avec impatience la mise en œuvre du programme depuis le mois de mars.
Cependant, entre-temps, la situation sécuritaire [en Haïti] pour lui s’est dégradée de beaucoup
, au point de l’obliger à partir pour le Mexique il y a environ un mois. Il a laissé derrière lui sa femme en attendant de trouver une porte de sortie vers le Canada. Il est dans des conditions précaires là-bas. Il n’a pas de document légal.
Il a toutefois constaté que, lors de son lancement, le nouveau programme du gouvernement fédéral n’incluait pas le Québec. Je trouve ça triste parce que de l’autre côté de la rivière […] ils peuvent appliquer pour le programme alors que moi je suis ici.
Le Québec est connu comme une terre d’accueil, plus spécialement pour la communauté haïtienne et la communauté latino-américaine. Je pense que le Québec peut faire mieux, puis j’espère qu’il y aura quand même une porte pour ce programme.
On est francophones, puis on aimerait le rester
, se désole-t-il.
Deux demandes à François Legault
Wilbène Cenatus n’est pas le seul Gatinois déçu de ne pas pouvoir accueillir un proche. D’origine colombienne, Mayerli Lopez se trouve dans la même situation. Elle attendait avec impatience que son mari puisse la rejoindre en Outaouais grâce à ce programme.
Pourquoi est-ce que ça marche comme ça?
demande-t-elle avec un sentiment d’impuissance. Je songe à quitter le Québec parce que j’ai besoin de mon mari le plus vite possible.
Elle souhaite deux choses de la part du premier ministre du Québec, François Legault. Tout d’abord, qu’il revienne sur sa décision de ne pas faire partie du programme créée dans la foulée de la fermeture du chemin Roxham, ainsi que sur ses propos tenus lors d’une conférence de presse de mars 2023.
Compte tenu du grand nombre [de demandeurs d’asile] qui ont été reçus au cours de la dernière année au Québec, je pense qu’on a fait notre part. Je pense qu’il y a un rattrapage à faire pour qu’il y en ait davantage dans les autres provinces
, avait dit le premier ministre.
Mayerli Lopez a admis être triste
d’entendre cela. Je suis Québécoise. Mes filles sont nées ici. Je parle français. J’adore la culture. Je trouve que ce n’est pas juste que le Québec soit la seule province [qui ne participe pas à ce programme].

Mayerli Lopez est originaire de la Colombie. Elle attend impatiemment l’arrivée de son mari en sol canadien.
Photo : Radio-Canada / Camille Kasisi-Monet
Malgré les déceptions, Wilbène Cenatus continue lui aussi d’espérer que le Québec trouve une manière de faire quelque chose parce que c’est une façon de manifester de la compassion et de la solidarité envers les communautés haïtienne, vénézuélienne et colombienne
.
Interpellé à plusieurs reprises par Radio-Canada, le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec n’avait pas répondu à nos questions au moment de publier ce texte.
Du côté d’Ottawa, un porte-parole d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada a indiqué par courriel que malheureusement pour les familles touchées, le gouvernement fédéral ne peut rien faire pour les aider.
En vertu de l’Accord Canada-Québec, le Québec fixe ses propres niveaux d’immigration, dont le gouvernement du Canada tient compte dans le plan global des niveaux d’immigration. Le Québec reste seul responsable de la sélection de la plupart des immigrants qui s’y établissent.
Que faire?
Outre vivre d’espoir, qu’est-ce que les personnes dans la même situation que M. Cenatus et Mme Lopez peuvent faire pour changer leur sort?
La notaire de Gatineau, Véronique Semexant, les invite à écrire à leur député québécois et de leur demander des explications
.
Selon elle, le gouvernement provincial fait preuve d’une incohérence inexplicable
dans ce dossier. Québec se plaint que les travailleurs étrangers avec des permis de travail n’ont pas besoin d’envoyer leurs enfants à l’école en français. On a peur de perdre le français. Là, on a des gens qui sont prêts à parler français, [qui sont] francophiles ou francophones et on les refuse.

Me Véronique Semexant est notaire à Gatineau.
Photo : Radio-Canada / Camille Kasisi-Monet
La liste des membres admissibles est plus grande que les programmes de réunification familiale existants : enfant, petit-enfant, époux ou épouse, conjoint de fait, parent, grand-parent, frère ou sœur d’un résident permanent ou d’un citoyen pourront faire une demande.
Pour les parents, il reste les super visas. Ça permet de rester beaucoup plus longtemps au pays qu’un visa visiteur normal
, a-t-elle détaillé.
Pour les autres membres de la famille, il reste la loterie
, a imagé la notaire avec ironie. Le gouvernement canadien nous a fait une belle blague en traitant l’immigration comme une loterie. Ça déshumanise. Maintenant, pour devenir résident permanent, on remplit tous les documents et on espère être pigé.
Me Semexant souhaite que les gouvernements du Québec et du Canada rouvrent les canaux de communication afin de parvenir à un terrain d’entente pour inclure le Québec dans le Programme humanitaire familial.

Catherine Xhardez est professeure adjointe au département de sciences politiques de l’Université de Montréal. (Photo d’archives)
Photo : tirée du site web de l’Université de Montréal
De son côté, la professeure adjointe au département de sciences politiques de l’Université de Montréal, Catherine Xhardez, a convenu que l’immigration est un sujet complexe, avec des enjeux, des catégories et beaucoup de chiffres
.
Elle a tenu à rappeler que derrière cela, il y a des personnes qui attendent, des familles qui ne sont pas réunies et des gens qui n’ont pas la protection souhaitée en raison des obligations internationales du Canada et du Québec
.
Avec les informations de Camille Kasisi-Monet
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