C‘est un lieu de découverte, d’histoire et de vie qu’Amadou Diaw a créé à travers le Musée de la photographie de Saint-Louis plus communément appelé MuPho. Les choses se passent en fait comme s’il s’agissait d’une actualisation, car c’est dans ce qui fut la capitale du Sénégal qu’Augustus Washington, un des rares daguerréotypistes afro-américains de l’époque, lequel avait émigré au Liberia, a ouvert en 1860 le premier studio photo d’Afrique de l’Ouest. Et en 1863, c’est à Saint-Louis que fut envoyé le premier appareil photo à l’initiative du ministère français de la Mmarine et des Colonies.
Donc, amoureux de sa ville, ce fondateur de l’Institut supérieur de management, première business school en Afrique de l’Ouest francophone, désormais dans le giron du 3e opérateur mondial en matière d’éducation, s’est mis en tête de maintenir haut la flamme de l’ancienne capitale du Sénégal dont l’écrivain Ousmane Socé Diop disait dans son roman Karim qu’elle était « le centre de l’élégance et du bon goût sénégalais ». Pour ce faire, il ne ménage pas sa peine pour apporter sa pierre à la préservation de la dimension matérielle et immatérielle de sa ville classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Alors que le MuPho a intitulé sa programmation 2023-2024 « Timeless – Rêveries d’hier, songes du présent, promesses des lendemains » autour de plus de 30 expositions dans les lieux qui font l’originalité de ce qu’il est convenu d’appeler un « archipel de musées », Amadou Diaw s’est confié au Point Afrique.
Le Point Afrique : Comment vous est venue l’idée du MuPho ?
Amadou Diaw : Le MuPho a été une étape importante dans ma vie de collectionneur que j’ai commencée dans les années 1990. J’ai d’abord collectionné les arts plastiques, les peintures, les structures, et en parallèle, j’ai noté qu’il y avait dans les malles des familles beaucoup de photos anciennes même si je n’avais pas le regard de collectionneur sur ces pièces-là.
Un autre combat que j’ai mené pendant longtemps à côté de mon métier d’éducateur, c’est la sauvegarde de Saint-Louis et de son patrimoine matériel.
La jonction de mes actions dans les domaines de l’éducation et de la culture et ma passion de l’histoire et des archives m’a tout naturellement poussé à créer un musée. J’y ai mis l’accent sur les réalités du passé au moment où une jeunesse africaine naissait dans le monde de la photo.
Ainsi, en 2017, nous avons créé le musée de la photographie. Il a tout de suite eu du succès. Il faut dire que c’était une vraie innovation, car de musée de la photographie, il n’en existait pas ni au Sénégal ni en Afrique de l’Ouest. Avec ce que nous avions sous la main, nous avons pu nous positionner comme un musée avec la plus importante collection de photos d’Afrique de l’Ouest. Et le reste s’est fait naturellement.
En 2023, il a fallu penser à une étape nouvelle. Nous avons alors travaillé sur les promesses du lendemain. Comment ? En faisant venir des jeunes de Saint-Louis et d’ailleurs dans notre école pour faire de la photo et mettre en exergue leurs réalisations.
Pourquoi et comment le choix a-t-il été fait d’un musée éclaté ?
Nous avons choisi le concept de l’archipel de musées sur une aile de l’île de Saint-Louis. C’est en somme ma contribution à la politique de sauvegarde du patrimoine de Saint-Louis qui, comme vous le savez, a été désigné patrimoine mondial de l’Unesco.
Comment nous nous y sommes pris ? Nous avons restauré un maximum de maisons en respectant les normes de l’Unesco de manière à poser Saint-Louis sur la carte des villes culturelles du Sénégal, du continent, voire du monde.
Ces maisons auraient pu être des hôtels ou des restaurants, mais j’ai procédé de la sorte, car je veux faire passer un message par la photographie, un art important. Cela rentre toujours dans ma logique de faire la jonction entre culture et éducation. De fait, de jeunes élèves des lycées environnants, des écoles primaires d’ici et même d’un peu plus loin et même de Dakar, viennent voir et faire vivre Saint-Louis à travers son patrimoine matériel que sont les bâtiments et son patrimoine immatériel à travers la photographie.
Aujourd’hui, nous sommes à 9 lieues et nous allons bientôt passer à 10. Cela conduira à constituer progressivement une ville-musée, mais on est sur une île au sein d’une ville devenue très grande. Et je ne compte pas m’arrêter là, car je souhaite transformer le maximum de maisons pour donner du sens. Au sein de cet ensemble, il y a une grande diversité, car les musées sont chacun dédiés à un art : la sculpture, le sous-verre, la photo, etc.
Pouvez-vous nous décrire ces différents lieux ?
Bien sûr. Il y a un Point zéro. Il est symbolisé par le cœur. C’est la « Villa MuPho », lieu de retrouvailles et espace de vie où on peut par exemple prendre son thé. On y trouve exposé l’art primitif africain, mais aussi l’histoire des indépendances africaines et le rôle que le Sénégal y a joué notamment parmi les pays de l’espace francophone. C’est important, car le Sénégal a joué un rôle moteur. Et Saint-Louis a été la ville d’où tout est parti. La photographie en est une preuve.
Le Point 1 est appelé « Les Comptoirs ». Dans ce hangar transformé, j’ai tenu à rappeler l’existence de ces comptoirs, car on y stockait la gomme arabique qui a fait la fortune de Saint-Louis bien avant que l’arachide n’arrive. Il faut rappeler que dans le commerce de la gomme arabique tout au long du fleuve Sénégal, Saint-Louis a joué un rôle important avec son port fluvial et ses quais. Nous avons ainsi récupéré un de ces comptoirs de Saint-Louis et nous en avons fait une galerie où des artistes viennent exposer leurs œuvres.
Sur le Point 2, nous avons mis en exergue à « Ker Repentigny » toute l’histoire de la photographie avec un clin d’œil au Canada. Nous l’avons baptisé du nom d’un gouverneur d’origine québécoise : Louis Le Gardeur de Repentigny (1721-1786) qui a d’ailleurs donné son nom à la ville dont Céline Dion est originaire, à savoir Repentigny.
Là, nous avons déroulé la véritable histoire de la photographie à Saint-Louis. On y a des objets et des appareils contemporains des pionniers qu’a été Jules Itier, né à Paris en 1802 et disparu à Montpellier en 1877. C’était un receveur des douanes, mais surtout un passionné de photo. Il a ainsi pris la première photo répertoriée en Afrique de l’Ouest.
Après Jules Itier, on a des éléments sur les précurseurs sénégalais qu’ont été Meissa Gaye, né en 1892 et disparu en 1993, et Mama Casset, né en 1908 et mort en 1992. Nous leur rendons hommage en aménageant des studios ressemblant à ceux qu’on a connus quand on était jeune.
Le Point 3 baptisé « Ker Ameth Gora » en souvenir d’Ameth Gora Diop est consacré à la littérature. Hommage y est rendu à nos grands écrivains et hommes de lettres que sont Birago Diop (1906-1989), David Diop (1927-1960), Alioune Diop (1910-1980), Ousmane Socé Diop (1911-1973). Ce dernier a écrit parmi les plus belles pages sur Saint-Louis avec son roman Karim, publié en 1935.
Le Point 4 est consacré à la sculpture. Il est baptisé « Ker Thiané », un nom adapté du wolof « chrétien ». Nous y avons exposé les grandes œuvres de nos amis Ndary Lo (1961-2017) et Soly Cissé. C’est un lieu que nous appelons espace des promesses, car réceptacle de l’École de Saint-Louis constituée de jeunes photographes que nous avons sélectionnés, de Saint-Louis, de Dakar mais aussi d’autres pays comme le Maroc et le Portugal, dont on expose les œuvres. Ce sont là des promesses du lendemain, car cela permet à de grands collectionneurs de les découvrir.
Le Point 5 est une sorte de musée traditionnel. On y a des photos qui montrent les trajectoires de photographes contemporains que nous avons repérés. Baptisé « Ker Messaoud », le bâtiment symbolise le métissage de Saint-Louis. C’est une ancienne maison marocaine conservée en l’état et qui abrite des expositions tournantes, mais aussi, et surtout ma collection.
Il en est de même du Point 6 baptisé « Ker Lahlou ». Il s’agit là aussi d’une maison qui appartenait à une famille marocaine, les Lahlou. Elle illustre combien Saint-Louis était un carrefour de cultures. Les ressortissants du royaume chérifien sont arrivés à la fin du XIXe siècle et ont eu un impact très fort sur l’habillement et même la cuisine saint-louisienne avec des épices comme le safran et autres qui rappellent le parfum de la cuisine marocaine.
Le Point 7, « Ker Guillabert », est appelé la dissidente. Parce que contrairement aux autres points qui se trouvent dans l’aile sud de l’île de Saint-Louis, il est situé sur l’aile nord. Il doit son nom à une grande famille métisse de Saint-Louis qui a donné entre autres à la France et au Sénégal un sénateur, député, ministre et maire.
Cette maison abrite le sous-verre. L’évolution et la technique du suweer y sont racontées à travers les œuvres de Gora Mbengue, Mbida et aussi Anta Germaine Gaye, une grande sœur pour moi, l’astre du sous-verre qui a su recréer dans l’espace qui lui a été octroyé les ambiances qu’elle a connues chez ses grands-parents à Saint-Louis.
Comment réagissent les élèves des écoles et lycées qui viennent visiter ces musées ?
Leur réaction fait plaisir, car on sent que progressivement ils s’éduquent pour les arts. Ils viennent même par vagues de 50, ce qui ne facilite pas toujours la médiation culturelle. Lors de ces visites qui sont pour eux des sorties, ils apprennent énormément.
Il faut dire qu’il a fallu faire en amont tout un travail de pédagogie dans des réunions autant avec des proviseurs, des directeurs d’école, des professeurs qu’avec des habitants du quartier. Cela a facilité l’installation du musée qui a en sorte fait œuvre d’inclusivité.
Cela paraît d’autant plus important que ce musée éclaté est en fait une sorte de réveil de l’histoire…
En effet, c’est un réveil de l’histoire de Saint-Louis. Cela vient aussi de la passion que j’ai toujours eue pour l’histoire depuis mes années de lycée. Je me suis orienté vers le management et la gestion sur le plan professionnel, mais j’aurais tout aussi bien pu être professeur d’histoire. Quelque chose m’est resté de cela, car j’ai toujours regardé la dimension histoire des entreprises, dans le management, des familles de Saint-Louis et du Sénégal bien sûr. Du coup, quand on me demande qui est le directeur artistique du musée de la photographie (MuPho), je dis et assume que c’est moi en même temps que je suis curateur et propriétaire des collections qui y sont exposées.
Créateur du Forum de Saint-Louis que vous avez tenu autant au Sénégal qu’en France et en Allemagne, envisagez-vous la même démarche nomade pour le MuPho ?
Je vais vous dire ceci : Saint-Louis peut et doit parfumer le monde au sens où le monde étant en crise, Saint-Louis, ville métisse où les religions et les cultures ont cohabité peut-être une forme de réponse si on veut repenser le monde à partir du continent africain. C’est cela le sujet des rencontres. En fait, le musée est un outil pour mieux observer le monde, et ce à partir des lunettes du continent africain.
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