Le 27 janvier dernier, il faisait nuit dans la ville côtière de Pattaya, en Thaïlande, lorsque le base jumper britannique est monté sur le toit d’un gratte-ciel. Son défi du jour: sauter dans le vide. Malheureusement pour lui, le parachute qui devait le sauver au dernier moment ne s’est pas ouvert. Il est mort sur le plancher des vaches, après une chute de 29e étage.
Il n’est pas le seul sportif de l’extrême à avoir connu le même sort. Le 27 juillet 2023, le cascadeur Rémi Lucidi a trouvé la mort alors qu’il escaladait la tour Tregunteur, à Hong Kong. La dernière fois qu’il a été vu vivant, c’est lorsqu’une femme de ménage a remarqué qu’il appelait à l’aide au 68e étage, 220 mètres au-dessus du sol. Il y a un an, Ken Block, le champion du drift, est décédé alors qu’il pratiquait un de ses sports extrêmes favoris, le motoneige, dans une pente trop raide. Et la liste continue…
Pourquoi de telles prises de risque? Qu’est-ce qui continue à motiver les autres sportifs reconnus du genre, comme le grimpeur Alain Robert et le funambule Allan Cahorel? Pour comprendre pourquoi certains agissent de la sorte, là où d’autres oseraient à peine s’approcher du vide, il faut faire un petit plongeon dans notre cerveau.
À la recherche de la dopamine
Souvent, les adeptes de ses pratiques risquées parlent de « shot d’adrénaline ». Mais en réalité, le rôle de cette hormone dans ces comportements est peu établi. D’autres hypothèses ont été creusées par les scientifiques, comme l’importance d’un neuromédiateur, la noradrénaline, et il semble que la réponse la plus complète soit à chercher dans le croisement de différents systèmes de neurotransmetteurs. Mais parmi ces derniers, celui qui est le mieux connu des scientifiques, c’est le système dopaminergique, comme l’explique la Revue médicale suisse. Cette hormone est notamment produite en anticipation d’une récompense (davantage qu’au moment où celle-ci arrive). Si l’attente est grande, par exemple parce que l’événement à venir est riche en émotion ou est nouveau, la dopamine sera produite à foison.
C’est ce que confirme la neuropsychiatre Valerie Voon dans un article de The Conversation. Elle a notamment réalisé une étude demandant à des participants de choisir entre un choix risqué ou sécurisé après avoir vu des visages. Si ces derniers étaient nouveaux, cela provoquait une stimulation qui amenait à être enclin à faire un pari à risque. Avant elle, d’autres chercheurs avaient démontré que des malades parkinsoniens ayant reçu un traitement stimulant leurs récepteurs à la dopamine avaient des effets imprévus, en plus de la limitation de leurs mouvements involontaires. Ils développaient des addictions: jeu, activité sexuelle compulsive, shopping effréné ou gloutonnerie. Dans tous les cas, la recherche de nouveauté était particulièrement forte chez eux.
Un récepteur de dopamine n’est pas un autre
Il semble donc acquis que la dopamine agit dans tout un tas de comportements addictifs. Cela va de l’addiction aux réseaux sociaux jusqu’aux sports extrêmes. Mais cela n’explique pas encore pourquoi certains se contentent de scroller leurs écrans, tandis que d’autres préfèrent sauter d’un gratte-ciel.
« Pour la plupart des gens, de petits stimuli suffisent à les rendre heureux« , explique à la VRT Ingmar Franken, professeur de psychologie clinique à l’Université Erasmus de Rotterdam et expert en toxicomanie. Mais « il existe également une catégorie de personnes qui ont du mal à s’en réjouir. Ils ont besoin de stimuli plus forts pour stimuler le système de récompense dans leur cerveau. On dit parfois qu’ils ont un système de récompense émoussé : il fonctionne moins bien, et c’est la base d’un comportement de recherche de risque« .
Pour comprendre plus concrètement l’origine ces différences, Valerie Voon se tourne vers la génétique, qui déterminerait l’apparition ou pas de certains types de récepteurs à la dopamine. « Ce variant génétique est également associé, dans le cerveau, à des réactions plus intenses lors de récompenses imprévues, ce qui rend le frisson que l’on n’attendait pas encore plus fort », explique-t-elle. Mais elle prévient: les gênes ne font pas tout! D’autres éléments, plus liés à l’environnement, peuvent avoir une influence sur le développement de comportements à risque. C’est notamment le cas de l’éducation et de la pression sociale exercée par l’entourage, surtout durant l’adolescence. Des aléas de la vie, comme les périodes de stress et de dépression, peuvent également jouer un rôle, en modifiant la structure du cerveau. Pareil pour l’exposition à des drogues. La présence d’un contexte nouveau a le même type d’effets, comme lorsque l’on essaie un nouveau sport en vacances.
Bien sûr, le cerveau est aussi programmé pour prendre en compte les risques. Il y aura donc plus de gens qui joueront à la loterie que de personnes sautant en parachute, note la neuropsychiatre. Mais si le shot dopaminergique est plus fort, l’existence de cette situation risquée passe au second plan.
Une prise de risque essentielle pour l’existence de l’humanité?
Face à des sportifs de l’extrême qui mettent clairement leurs vies en danger, on pourrait se dire qu’il leur serait bénéfique de trouver un moyen de calmer leur système dopaminergique. Mais les chercheurs sont unanimes pour dire que ce n’est pas forcément ce qu’il faudrait faire. Au contraire: l’existence de telles personnes serait utile pour l’humanité. Oui, rien que ça! Non pas que l’escalade d’un building puisse changer le destin de l’humanité en soi, mais il s’agit globalement de personnes capable de relever des défis que personne n’a osé mener.
« Nous n’avons pas besoin de trop de ‘chercheurs de sensations’, car nous savons tous que cela peut tuer. Mais d’un point de vue évolutif, ils sont importants. Pensez aux explorateurs qui sont allés à Amérique », fait remarquer Ingmar Franken. « Nous avons besoin de ceux qui dépassent les limites, pour s’installer sur Mars ou venir au secours de victimes d’incendies, mais aussi de ceux qui rédigent les lois et s’assurent de leur respect pour que la société continue à bien fonctionner », ajoute Valerie Voon.
La Revue médicale suisse enfonce le clou: « Au regard de l’évolution dans le monde animal, la tendance à prendre des risques est peut-être une qualité bien plus importante que l’évitement du danger« . « Ceci peut sembler évident si l’on pense par exemple à la nécessité de se confronter au sexe opposé pour procréer, ou encore si l’on pense simplement aux avantages que confère, dans la compétition entre les espèces, le fait qu’une population modifie progressivement sa manière de vivre ou quitte son lieu de vie habituel. Peut-être pourrait-on même avancer que, sans une tendance de l’individu à s’exposer au risque, l’évolution n’aurait pas avancé au-delà du stade unicellulaire ou alors aurait été restreinte à l’univers des plantes, et ainsi le développement du monde animal n’aurait été possible qu’à partir de l’’invention’ de la tendance à s’exposer au risque« , concluent ses chercheurs.
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