De New York à Londres, les prix du cacao flambent. Ces dernières semaines, le cours des précieuses fèves s’est envolé pour franchir la barre symbolique de 10 000 dollars la tonne. Une hausse historique puisque le prix moyen a bondi de plus de 230 % au cours de la dernière année. En cause, les mauvaises récoltes des pays producteurs et une demande qui ne faiblit pas. En Côte d’Ivoire, dont les terres fertiles assurent 45 % de la demande mondiale, les voix grondent chez les petits exploitants de l’or brun, qui ne profitent pas de cette hausse sur les marchés mondiaux. Pour calmer la situation, l’État ivoirien a annoncé une révision exceptionnelle du prix d’achat au kilo garanti pour les cultivateurs.
Un système de production très régulé
En Côte d’Ivoire, c’est l’État qui – à travers son Conseil Café-Cacao (CCC) – fixe pour chaque période de deux ans le prix de revient perçu par les exploitants de champs cacaoyers. Ce prix appelé « bord-champ » est donc passé de 1 000 à 1 500 francs CFA du kilo au 1er avril 2024 (soit 2,28 €). Au gré des deux à trois récoltes annuelles, ce sont ensuite de grandes coopératives et autres acheteurs agréés qui ont la charge de centraliser, puis conditionner les stocks partout sur le territoire. C’est enfin depuis les différents ports en eau profonde du pays que le fruit de la récolte finit sa course à fond de cale pour rallier des usines de transformation européennes. Le gros de la taxation de l’État intervient lors de cette dernière étape, durant laquelle les douanes autorisent le départ des marchandises.
De fait, ce prix plancher est plus ou moins décorrélé du cours en vigueur sur les marchés puisque le système de commerce du cacao ivoirien repose sur 80 % de ventes anticipées à destination des leaders mondiaux de l’industrie du chocolat. Les 20 % restants font l’objet de ventes « spots » négociées à des montants plus proches de la valeur réelle des fèves au moment de la transaction. Cette part est censée rééquilibrer la possible sous-évaluation du cacao au moment de son achat avant la récolte. Dans la sous-région, ce système régulé prévaut aussi au Ghana : deuxième producteur mondial. Mais s’ils regardent un peu plus loin, les Ivoiriens ont de quoi envier leurs confrères camerounais qui dans le cadre d’un marché national complètement libéralisé profitent de la situation actuelle pour écouler leurs fèves à plus de 4 000 FCFA le kilo. C’est sur la base de cet amer constat que plusieurs organisations de la filière avaient appelé fin mars à une grève illimitée ; posture abandonnée depuis l’annonce de l’augmentation du prix bord-champ.Le dilemme de la stabilité
Si ce contrôle du marché national est loin de satisfaire les producteurs lorsque le cours explose, le système a notamment été conçu pour compenser des périodes de baisse. C’est d’ailleurs l’argument principal du gouvernement qui souligne qu’en cas de perte de valeur, les cultivateurs se trouvent précisément protégés par ce tarif unique. Pourtant, en 2021, les autorités n’avaient pas hésité à réduire temporairement le prix bord-champ de 25 % – passant de 1 000 à 750 FCFA – à la suite d’une « surproduction » qui ne trouvait pas preneur.
C’est là l’un des effets pervers de cette politique, qui en vendant par anticipation laisse peu de place à l’erreur quant aux prévisions des récoltes ; si les écarts sont trop importants, les efforts d’ajustement peuvent se révéler douloureux. De la même manière, un prix éloigné du réel peut représenter un grand manque à gagner tant pour les cacaoculteurs que l’État. Constant, un petit producteur du village de Tafissou dans le centre du pays déplore : « On s’en sort moins bien qu’avant alors que les prix sont au plus haut. »
Mais dans une agriculture encore largement vivrière, une telle gestion de la production répond avant tout à un besoin de sécurité économique. Le cacao représente 15 % du PIB ivoirien et fait vivre près d’un quart de la population. Dans un tel contexte, les fluctuations d’un marché libéral peuvent avoir des conséquences dramatiques pour les travailleurs du cacao. Le contrôle des prix sert également à réguler l’ensemble du secteur agricole, car le café et l’hévéa font aussi l’objet d’une tarification bord-champ. L’objectif est de limiter l’attractivité d’une culture par rapport aux autres et ainsi assurer une certaine diversification de la production.
Une filière dans l’incertitude
Dans la région du Bélier, au sud de Yamoussoukro, les cacaoculteurs rencontrés ne peuvent que se satisfaire de cette nouvelle hausse de 50 % ; il faut dire que le bord-champ a presque doublé depuis 2020 (825 FCFA). En décidant de faire porter le coût de cette revalorisation aux acheteurs étrangers ainsi qu’à l’État, le président Alassane Ouattara a su faire un geste, salué par la filière agricole.
Mais si la mesure est appréciée, elle demeure insuffisante pour beaucoup d’acteurs. C’est en ce sens qu’à l’issue d’une assemblée générale du 12 avril, deux organisations de planteurs continuaient de plaider pour une nouvelle hausse avec un objectif fixé à 2 500 FCFA le kilo. Un prix plus adapté aux réalités du terrain où les difficultés s’accumulent : « Nos sols sont fatigués », témoigne un producteur. Aux solutions de l’agroforesterie et de la jachère, ce dernier rétorque : « On est pris dans des dépenses sans fin, avec cinq enfants à nourrir, je ne peux pas me permettre de laisser un seul hectare au repos. » La surexploitation des sols amoindrit en effet les rendements et les aléas climatiques se multiplient. À cela s’ajoute le Swollen Shoot, une maladie virale bien connue des agriculteurs et qui continue de décimer de nombreuses parcelles dans la sous-région.
Tous ces facteurs combinés qui jouent sur la productivité du premier fournisseur mondial laissent à penser que l’inflation de l’or brun est partie pour durer. Contacté, le cabinet du ministère de l’Agriculture et du Développement rural de Côte d’Ivoire l’assure, si le cours du cacao se maintient à des niveaux élevés jusqu’à la prochaine saison, le prix bord-champ pourrait être de nouveau revu à la hausse. En revanche, aucune communication sur une possible évolution du système de ventes anticipées des récoltes.
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