« Que les Africains virent tout le monde et qu’ils s’assument ! »

Il passe peu à la télé, mais son dernier spectacle, « Solide », affiche complet partout en France. Edgar-Yves était à Lille le 24 octobre, à Toulon le 26, à Marseille la semaine précédente. Une tournée au pas de course, qui réjouit l’humoriste franco-béninois de 36 ans. « Si profiter de la vie, c’est être un branleur, alors je suis un branleur d’élite, lance-t-il dans un éclat de rire. Le bonheur ici-bas c’est le privilège des gens courageux. Pour vivre comme on a envie, il faut être quelqu’un de solide, c’est-à-dire être capable si nécessaire d’entrer dans l’opposition », assure le trentenaire, en jogging et sweat à capuche noire, à la place de l’habituel blouson en wax qu’il porte sur scène.

Edgar-Yves Junior Monnou, de son vrai nom, a grandi entre la France et le Bénin. De son pays natal, il pourrait « dire que c’est le plus corrompu du monde », explique-t-il dans le sketch qui l’a lancé en 2020, « La corruption », « mais le problème, c’est que les pays voisins pourraient le traîner en diffamation ». L’humoriste ne s’en cache pas : il vient d’« une famille aisée, vachement aisée, riche même ». Son père, Edgar-Yves Monnou, a été ministre des affaires étrangères du Bénin de 1995 à 1996, sous la présidence de Nicéphore Soglo, et ambassadeur à Paris entre 2003 et 2007.

Alors que le diplomate rêve pour son fils d’une carrière d’avocat, le futur comique abandonne sa licence à Poitiers en 2010 et se retrouve à la rue à 24 ans. Pour survivre, confie-t-il dans l’émission Blast, il vole des sandwichs dans des magasins, fait la manche. Grâce à un ami qui l’héberge et le nourrit gracieusement, il se réinsère et trouve un poste de chargé de clientèle. Cette expérience d’un an lui permet de toucher des indemnités de chômage et de réaliser enfin son projet : se lancer dans le stand-up en créant avec des copains le West Side Comedy Club à Nantes en 2012.

Longtemps, après cette rupture, le lien entre le père et le fils est resté distant. Il s’est renoué. Edgar-Yves Monnou n’a pas tenu rigueur à « Junior » de l’avoir peint en « voleur ». Il l’a même félicité. Finalement, c’est le grand frère, avocat fiscaliste, qui a repris le cabinet de la famille ; la grande sœur, cheffe, possède un restaurant près de Carcassonne ; la petite a fini major de promo à Sciences Po Paris avant de tout plaquer, elle aussi, pour devenir gendarme. Et la benjamine ? « Elle… elle est en bonne santé », esquive l’humoriste, l’air de dire que c’est le privilège des petits derniers de se chercher.

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En janvier 2021, c’est par son absence qu’Edgar-Yves se fait remarquer : il est censuré par Comédie+, une chaîne du groupe Canal+, sur laquelle est retransmis le spectacle « Etoiles espoir humour du Parisien », enregistré en novembre 2020. La prestation du Franco-Béninois est coupée au montage. Dans son sketch « La corruption », il fait un parallèle entre Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire de Canal+, et Alpha Condé, président de la République de Guinée.

Résultat, la promotion de l’humoriste se résume à un média : Internet. « Je filme mes sketchs, je les poste, les gens rigolent et ils réservent. Quand ils viennent me voir sur scène, la promesse est tenue, alors ils reviennent. » Edgar-Yves peut compter sur une communauté de 134 000 abonnés sur Instagram et d’un peu plus de 90 000 sur YouTube. Assez semble-t-il pour ne plus avoir besoin de la télé, un « vieux média » selon ses propres mots : « Je n’ai pas choisi d’être antisystème. Mais le coût pour faire partie de ce monde est très élevé, c’est celui de ma dignité. Comme on dit, il vaut mieux un petit chez soi qu’un grand chez les autres. »

Des sketchs particulièrement politiques

Où puise-t-il son inspiration ? Le Franco-Béninois cite les stand-upeurs anglo-saxons David Chappelle, Jim Jefferies et Ricky Gervais. En France, Roman Frayssinet et Blanche Gardin ont sa préférence et, chez les anciens, Coluche, Desproges, Dieudonné, « qui, précise-t-il, était hyperdrôle avant de multiplier les sorties antisémites », .

Il apprécie un humour qui porte un message, avec des sketchs particulièrement politiques : « La colonisation », « La corruption » et sa suite, « La censure », ou « Le barbecue » qui cible les véganes. « Je tente à ma façon par le rire d’inspirer et d’éveiller les consciences », souligne Edgar-Yves. Lui qui se considère comme Afropéen n’hésite pas à commenter la situation « catastrophique » sur le continent depuis les coups d’Etat successifs.

« Parce que je suis africain et français, je suis aux premières loges pour constater à quel point la relation entre la France et l’Afrique est déséquilibrée. Mon rôle est de dire que les Africains doivent trouver les moyens d’être véritablement indépendants, en allant ni vers les Russes, ni vers les Européens ni vers les Chinois, mais en se battant », insiste-t-il. Son conseil : « Que les Africains virent tout le monde et qu’ils s’assument ! »

Fier et ambitieux sans s’en cacher, Edgar-Yves regarde droit dans les yeux et parle avec une voix qui porte : « La nouvelle génération, on n’est pas là pour faire la queue ou tendre la main. Si on nous ferme la porte, on passe par la fenêtre. D’accord, ce n’est pas simple d’être noir en France, on voit très bien le climat politique actuel. Mais j’ai envie de dire que, malgré tout, j’ai réussi à trouver un chemin. »

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Le rêve ultime pour le comique serait de jouer l’un de ses spectacles au Stade de France. Ou de lancer un nouveau festival de l’humour en Afrique de l’Ouest, qui partirait du Bénin et ferait découvrir les jeunes talents du continent.

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