Quelle place accorder à la technologie d’après Alexandre Monnin ?

Quelle place pour la technologie sur une planète qui devrait selon l’ONU avoisiner les 9,7 milliards d’individus en 2050 ? Tentative de réponses du philosophe Alexandre Monnin.

« Compte tenu du réchauffement climatique, le renoncement n’est plus perçu comme un mot repoussoir », avançait Alexandre Monnin dans une tribune publiée dans Le Monde en 2023. Renoncer, oui, mais à quoi ? Que jeter et que garder ? Et que faire des « communs négatifs », ces éléments mortifères, sous-produits inhérents à nos systèmes de production, dont on ne pourra pas vraisemblablement entièrement s’affranchir ? Dans Politiser le renoncement (Éditions Divergences), le philosophe tente de dépasser le conflit entre partisans de la technologie et de l’innovation et adeptes de la sobriété. Interview d’Alexandre Monnin, enseignant-chercheur, directeur scientifique du laboratoire de recherches Origens Medialab et coauteur d’Héritage et Fermeture.

Que sont les communs négatifs ? En quoi diffèrent-ils des externalités négatives ?

Alexandre Monnin : Les communs négatifs ne sont pas seulement des externalités négatives, à savoir les dommages supposément inattendus causés à l’occasion d’une transaction entre deux agents et frappant un troisième acteur, extérieur à la transaction en question. À l’inverse, on peut penser les communs négatifs non pas comme des conséquences malheureuses et accidentelles, mais comme une condition même de l’activité concernée. Cela implique de s’interroger collectivement : acceptons-nous que ces conséquences existent ? Souhaite-t-on conserver le chocolat alors que sa production en masse requiert la déforestation ? Si oui, si ce commun est conservé, comment factorise-t-on les conséquences ? Remplacer la notion d’externalité négative par celle de communs négatifs est politique : cette substitution est une position anticapitaliste par défaut, car elle implique l’idée que les effets néfastes pour la société sont intégrés au système de production.

Comment appréhender les communs négatifs aujourd’hui ?

A. M. : Pour penser les communs négatifs il faut poser la question du soin à leur apporter – et de l’économie qui le permet. Sans oublier les questions de valuation, autrement dit, les processus d’enquête à l’issue desquels certaines réalités sont assimilées à des communs négatifs, qu’il s’agisse des mégabassines, des smartphones ou encore de la 5G par exemple. J’ajoute que dans la trajectoire des communs négatifs, il n’y a pas que la fermeture et le démantèlement, il y a aussi la cohabitation. C’est le cas avec les renouvelables : comment vivre avec eux ? Syndrome NIMBY oblige (ndlr : acronyme de Not In My Backyards, « pas dans mon arrière-cour » ), la tentation est de les rejeter, ou en tout cas de les reléguer loin de chez soi. C’est le cas avec les éoliennes, en passe d’être perçues comme des communs négatifs à cause de leur extractivisme réel ou supposé. Aujourd’hui, on attaque la transition énergétique en y opposant décroissance et sobriété, une opposition qui ne représente pas, selon moi, un horizon viable. Efficience et sobriété doivent aller de pair, comme l’indiquent le GIEC et la littérature scientifique. Or, cette synthèse est difficile à réaliser dans le discours public. L’articulation entre les deux est ardue, on rejette souvent l’une au profit de l’autre, car il est plus facile de se raccrocher à un imaginaire d’une seule pièce : techno solutionniste ou sociosolutionniste. J’ajoute, pour faire bonne mesure, qu’il faut ajouter à ces deux dimensions une troisième : le renoncement.

De quoi témoignent selon vous les récents débats autour de la transition énergétique ?

A. M. : Il me semble illustrer ce propos : l’enjeu d’une telle transition est bien de changer de système technique, ni plus, ni moins. On peut considérer que c’est illusoire et que les renouvelables serviront uniquement un capitalisme vert, et du coup les rejeter d’un seul tenant. Mais c’est à mes yeux une erreur. Car les positions maximalistes ignorent les vrais « méchants » dans l’histoire : les fossiles, le carbo-fascisme défendu partout à l’extrême droite, et notamment par un Trump possiblement réélu en novembre prochain. À l’inverse, cette position de rejet univoque ne permet pas de soulever des enjeux plus fins, comme celui de la puissance : la bascule vers des techniques de moindre puissance ne devrait pas avoir vocation à singer les technologies de haute puissance, développées avec les fossiles.

Exiger de rediriger la production vers des technologies de moindre puissance permettrait des alliances entre travailleur-euses, militant-es écologistes et syndicats. Se pose aussi la question, au-delà de la production, du réseau énergétique, étudiée en détail par la chercheuse Fanny Lopez dans ses travaux, et de la forme (décentralisée et reterritorialisée) à lui donner… Des façons plus fines, je le répète, de politiser les enjeux énergétiques. En attendant, les discours radicaux antit-ransition puisent dans les travaux de Jean-Baptiste Fressoz, mais au lieu de la sobriété que promeut ce dernier, ces critiques servent concrètement le nucléaire et les positions d’un Jean-Marc Jancovici qui s’appuie sur cet argumentaire. Du technocratisme pro nucléaire aux approches technocritiques voire anti-industrielles, tous s’accordent pour stigmatiser les renouvelables alors que les ordres de grandeur et la nocivité des fossiles sont sans commune mesure. C’est une situation propre à la France qui peut laisser pour le moins dubitatif. La pandémie avait pourtant démontré l’échec de certaines positions technocritiques en situation de crise, c’est comme si cet argumentaire échoué était aujourd’hui recyclé contre les renouvelables.

Les long-termistes estiment que la technologie nous sauvera, les éco-spirituels qu’il faut « redevenir terrestre », « revenir à la Terre »… Et vous ?

A. M. : Comme le dit le sociologue américain Erik Olin Wright à propos du capitalisme, il faut « éroder » notre dépendance à la technologie, tout en factorisant deux composants : l’attachement de certains aux éléments techniques et l’utilité de certaines infrastructures. Il y a un chemin de crête à envisager. À 8 milliards d’êtres humains, il est sans doute trop tard pour « revenir à la Terre » ou redevenir terrestre. Que signifie « devenir indigène », selon l’expression de David Chandler et Julian Reid ? La convocation de cette rhétorique dénote surtout la place qu’on aime à faire jouer à la figure de l’autochtone, en tant qu’altérité sublimée. Revenir à 500 millions d’habitants sur Terre, très bien, mais cela donnerait quoi concrètement ? À 8 milliards d’êtres humains, peut-on s’inscrire dans des modes de vie agraires, pastoraux ? Rien n’est moins sûr. Ces discours ne sont traduits par aucune action concrète et cohérente. Il faut éviter aussi le solutionnisme technique, mais aussi idéologique, qui consiste à croire qu’une fois le capitalisme suspendu, nous n’aurons plus de problèmes. Si d’apparence les discours sont radicaux, ils ne produisent pas le travail concret, technique et politique dont nous avons besoin pour avancer. À l’inverse, le fait de progresser sur des questions d’apparence techniques, froides et austères (arrêt de la construction, rénovation, ZAN, gestion collective de l’eau, etc.) est de nature à ouvrir des brèches dans le capitalisme à condition de s’en donner les moyens.

Que sont les « technologies zombies » ? Que doit-on en faire ?

A. M. : La notion a été introduite par José Halloy, physicien, chercheur en science de la durabilité et en dynamiques collectives dans les systèmes naturels et artificiels. Il explique que l’essentiel des technologies en général, numériques en particulier, sont « zombies » : elles dérivent de ressources liées à des stocks (silicium…) exclus d’un cycle géochimique, et non à des renouvelables. Cela signifie qu’elles opèrent peu de temps à l’état de fonctionnement, et très longtemps à l’état de déchet. À l’inverse, les technologies vivantes (qui n’existent que très marginalement à l’heure actuelle) dériveraient des renouvelables : elles dureraient un maximum de temps à l’état de fonctionnement, un minimum à l’état de déchet (elles seraient également compostables). Selon cette classification, nos modèles sont très largement zombifiés, sans alternatives possibles. Pour gagner du temps, et non pas comme une fin en soi, il faut aller vers les solutions de soutenabilité faible (les éoliennes, véhicules électriques…), et dans le but de repenser en parallèle nos modèles sur la base de technologies plus « vivantes » ou de renoncements effectifs. Je pense par exemple à la voiture individuelle et à l’individualisme qui la sous-tend, voire au système de mobilité actuelle ainsi qu’à l’urbanisme qu’il rend possible. Une voie peu désirable pour certains, car pas assez drastique, mais conforme aux enjeux d’une transition juste.

Vous proposez de viser la « suffisance intensive ». De quoi s’agit-il ?

A. M. : C’est une notion développée par Nathan Ben Kemoun. À côté de la diminution de notre empreinte carbone, il faut penser quelque chose de primordial : comment dériver du plaisir et de la satisfaction dans le moins. Pour trouver le contentement dans la sobriété, il faut réinvestir d’autres dimensions : le geste et la répétition par exemple. Cela passe par des activités ne nécessitant pas une multiplication d’objets sous la forme de marchandises, et par l’intensification du rapport à l’objet, à d’autres personnes, à l’espace… Il faut remplacer la finitude par l’infini, et non par l’illimité, c’est-à-dire la multiplication des biens. L’infini, c’est autre chose : c’est le désir.

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