Publié le 24 juil. 2023 à 16:00
Devant le titre, « Mai 67 », on commence par ciller des yeux. Une erreur de typographie ? Le lecteur métropolitain a de quoi se poser la question, tant la répression dans le sang de la manifestation des anticolonialistes et des indépendantistes organisée le 26 mai 1967 sur la place de la Victoire à Basse-Terre, à Pointe-à-Pitre, a été « balayée sous le tapis par les autorités » durant plusieurs décennies. D’autant qu’avec la guerre des six jours entre Israël et l’Egypte, les médias étaient à l’époque tous focalisés sur le Moyen-Orient.
Comme dans ses deux premiers romans – l’excellent et multiprimé « Requiem pour une République », récompensé par le prix Landerneau 2019, qui revisitait les soubresauts de la guerre d’Algérie, et « Frakas », qui racontait l’émergence de la Françafrique, l’ex-journaliste de Mediapart, Thomas Cantaloube, se sert de cet épisode avéré pour tisser une fiction romanesque haletante autour de « l’ultime répression coloniale française ».
La vie tranquille de Luc Blanchard, auquel le lecteur s’était attaché dans les deux premiers volets et qui s’est reconverti de flic à journaliste pour « France-Antilles », et de sa compagne Lucille, gérante d’une flotte de pêche et maman d’une petite Célanie, bascule lorsque la métisse corso-antillaise est arrêtée durant la manifestation et déportée en métropole pour être jugée.
Perle de roman noir
Luc est persuadé qu’un tireur d’élite a participé à la répression et cherche à innocenter son amoureuse. Il est aidé dans sa démarche par ses vieux compagnons de « Requiem pour une République » : le barbouze, Sirius Volkstrom, alias Pierre l’Herbier, désormais chargé par la CIA de monter un camp anticastriste dans les Antilles, et le truand corse, Antoine Lucchesi, qui a abandonné ses trafics pour devenir convoyeur de voiliers de luxe dans les mers chaudes.
Ces personnages fictifs hauts en couleur croisent des personnalités bien réelles souvent croquées avec beaucoup d’ironie (Jacques Foccart, l’inamovible secrétaire d’Etat aux affaires africaines et malgaches du général de Gaulle, le jeune secrétaire d’Etat Jacques Chirac, etc.).
Au-delà des magouilles du pouvoir, l’auteur dépeint avec vivacité l’effervescence de l’époque, tant en Guadeloupe que dans une métropole bien décidée à ne plus s’embarrasser des bonnes manières conservatrices. Une perle de roman noir à la française qui, tout en mettant en scène des antihéros dignes d’un film d’action hollywoodien, dénonce avec force les travers de la France colonialiste et le racisme ambiant.
Mai 67
Roman français
de Thomas Cantaloube
Série noire Gallimard, 368 p., 19 euros.
Crédit: Lien source


Les commentaires sont fermés.