Ricardo Faty – « tout était compliqué autour de nous… »

Ce mercredi, retrouvez la troisième partie de l’entretien que
l’ex-international sénégalais, Ricardo Faty, a accordé à
Afrik-Foot. Avec franchise, l’ancien joueur du FC Nantes se
prononce notamment sur le dilemme qui se pose souvent pour les
binationaux. Il évoque aussi l’échec de sa génération en sélection
et les joueurs locaux.

Par Nacym Djender,

En 2010, vous n’aviez pas encore choisi de jouer pour le
Sénégal, il faut bien le préciser. Vous aviez
déclaré ceci : « L’équipe de France est toujours un
objectif, même si j’ai été approché par la sélection du
Sénégal ». Beaucoup n’arrivent pas à comprendre comment on
peut faire une telle déclaration, sans tenir compte des sentiments
des supporters sénégalais ou africains en général… Vous comprenez
cela ?

Bien sûr que je comprends. Quand on remet cela dans le contexte
de l’époque, en 2010, j’étais jeune et je jouais avec l’AS Roma.
Bien sûr, qu’étant né et ayant grandi en France, bien sûr que les
jeunes de mon âge qui avaient un certain niveau, pensaient
forcément à l’équipe de France. C’est la vérité, l’équipe de
France a été un objectif pour
moi. Je n’avais pas envie de me brider. Je n’avais pas connu
certaines choses, comme le mariage, les enfants… Je n’étais pas
encore posé dans ma tête. Dans ma tête de célibataire, c’est comme
pour tous les jeunes, on avait tous envie de rejoindre l’équipe de
France qui nous faisait rêver avec ses belles prestations et ses
beaux succès. Il ne faut pas oublier que j’ai grandi en France et
que j’ai été formé à Clairefontaine ! L’équipe de France,
c’était le rêve suprême pour tous les jeunes qui ont été formés en
France.

Votre frère Jacques Faty était déjà en sélection du
Sénégal…

Oui, mon grand frère jouait déjà avec le Sénégal et il me disait
aussi « prends le temps de réfléchir, vois comment
c’est », puisque le Sénégal est le pays de mon père et on a
aussi grandi avec cette culture à la maison. Et, en gagnant en
maturité, j’ai compris que je pouvais aussi être fier de jouer pour
le Sénégal. Je ne me suis pas dit « bon, l’équipe de France
c’est mort, donc je vais me rabattre sur l‘équipe du
Sénégal. » Non ! C’est après une mûre réflexion et après
être devenu papa à mon tour, forcément, il y a eu une évolution
dans ma réflexion et qui m’a poussé vers mes origines sénégalaises.
On pense différemment, et c’est pour cela que j’ai pris le temps de
faire ce cheminement, avant de décider, deux ans après, d’opter
pour le Sénégal.

Vous n’êtes pas venu à 29 ou 30 ans tout de
même !

Oui exactement, j’avais 24 ans ou 25 ans maximum. C’est là que
j’ai pris cette décision de rejoindre les Lions de la Teranga. Je
voulais me faire plaisir et faire plaisir aussi à ma famille en
jouant sous les couleurs de mon pays d’origine. C’était un choix
personnel et j’en suis encore fier.

« Ce qu’a fait Abdoulaye Doucouré avec le Mali n’est pas
élégant »

Le problème c’est qu’on n’arrive pas à comprendre les
tergiversations des jeunes qui s’entêtent à attendre une sélection
de l’équipe de France, et faire patienter la sélection africaine de
manière épuisante et énervante, parfois. Vous comprenez que ça
puisse agacer les supporters africains ?

Bien sûr que ça se comprend. Le problème, ce n’est pas ce qui se
passe dans la tête des jeunes, mais de chaque footballeur jeune ou
pas jeune. Prenez l’exemple de Bouna Sarr ou même Nabil Fekir qui a fait
la même chose mais de manière inversée. Il a d’abord donné son
accord pour la sélection d’Algérie avant de se rétracter et jouer
pour la France. N’Golo Kanté c’est pareil, il voulait jouer avec le
Mali et après, il s’est retrouvé
avec l’équipe de France. En fait, chaque cas est différent des
autres. Moi qui suis passé par là, je ne me permettrai jamais de
juger le choix d’un joueur, sauf s’il est vraiment évident, que
c’est un cas plutôt carriériste.

Ce n’est pas facile à gérer la double
culture…

Exactement. Les gens doivent comprendre les jeunes qui ont une
double culture, c’est vraiment difficile de choisir entre deux pays
que vous aimez aussi bien l’un comme l’autre. Autant pour certains,
ça paraît très naturel, autant c’est ça peut-être extrêmement
difficile pour d’autres de faire un choix très jeune. Ce n’est pas
seulement un choix de carrière, il y a aussi les sentiments qui
sont pris en considération. Il faut que les supporters des pays
africains, comme les Algériens par exemple, parce que je sais qu’en
Algérie, c’est récurrent, mais aussi dans tous les autres pays qui
sont confrontés à ces cas, il faut comprendre que c’est compliqué
parfois de choisir. Je prends le cas d’Amir Richardson qui a opté
pour la sélection du Maroc, son papa est américain, il
est né en France, sa maman est marocaine et il doit faire un choix
très jeune. Ce n’est pas toujours facile de choisir entre deux ou
trois pays. Moi, je n’en veux pas aux joueurs qui hésitent parce
qu’il faut penser à pleines de choses aujourd’hui. Ceux à qui j’en
voudrais, ce sont ceux qui ne pensent qu’à leur carrière. Ceux qui
lient leur carrière professionnelle avec le choix de la sélection
selon les intérêts personnels. Ceux qui pensent à leur club avant
d’aller à la CAN par exemple, ça non !

Vous pouvez citer un joueur qui a pensé à son club et
refusé de jouer la CAN avec son pays ?

Oui, pourtant c’est un bon ami à moi. C’est un bon gars. Je
parle d’Abdoulaye Doucouré qui joue à Everton et qui a dit
récemment qu’il ne voulait pas faire la
CAN
parce qu’il voulait penser plus à son club. Ok,
son club c’est son employeur, mais mettre au second plan sa patrie
et donner la priorité à son club, je ne trouve pas cela élégant.
C’est désolant. Après, c’est sûr, chacun a le droit de faire ce
qu’il veut.

« Guy Stephan avait appelé mon frère pour jouer avec le
Sénégal »

Parfois le joueur est en position difficile avec son
club. On lui donne sa chance en le titularisant juste avant la CAN
pour voir sa réaction et son attachement au club. C’est le cas du
jeune Algérien de l’OGC Nice, Badredine
Bouanani qui est la doublure de Riyad Mahrez et en concurrence avec
Adam Ounas. S’il part jouer la CAN, il risque de perdre cette «
confiance » affichée subitement pas son coach de Nice, alors qu’il
n’est pas sûr de jouer avec les Fennecs. Que doit-il faire
?

C’est vrai que c’est compliqué pour lui. C’est un débat
intéressant en effet. Mais pour moi, à partir du moment où il est
appelé par sa sélection, qu’il soit titulaire ou remplaçant, il
faut qu’il y aille. Pour moi, la sélection nationale doit être
au-dessus du club. C’est mon opinion. Après, chacun fait son choix
comme il veut. Il y en a qui sont titulaires en club et en
sélection et comme ils sont tranquilles, ils choisissent de ne pas
jouer la CAN.  Il y a aussi le fait de jouer la CAN en hiver
qui ajoute un peu de difficultés tant aux joueurs, qu’aux
sélections et aussi les clubs. Moi non plus je ne suis pas fan de
la CAN en hiver. Ça perturbe tout le monde. Mais le choix de la
sélection reste un choix personnel et on se doit de respecter le
contexte et les particularités de chaque footballeur qui se
retrouve devant une telle dualité.

Vous qui avez quatre origines différentes, comment ça
s’est passé pour vous lorsque vous aviez pris votre
décision ?

C’est vrai que dans ma famille c’est un peu particulier. Mon
père est sénégalais de mère vietnamienne, ma mère est capverdienne
et je suis français ! Je vous épargne les détails (il rigole).
Je me rappelle, mon frère Jacques avait été appelé à l’époque par
Guy Stephan pour jouer avec le Sénégal.

Guy Stephan qui est actuellement l’adjoint de Didier
Deschamps en équipe de France.

C’est ça. Il était sélectionneur du Sénégal et il ne s’est pas
empêché de faire appel à un franco-sénégalais pour renforcer les
Lions de la Teranga.

« Trouver une connexion avec mon pays
d’origine »

C’était son intérêt en tant que sélectionneur du
Sénégal…

Bien sûr ! C’était son intérêt à l’époque. Mon frère a
réfléchi et a opté pour le Sénégal. De mon côté, j’étais en pleine
réflexion et même dans ma famille, c’était partagé. Certains me
disaient de jouer pour le Sénégal, d’autres me disaient d’opter
pour d’autres sélections. Mais c’est moi seul qui ai pris la
décision finale après mûre réflexion. Je me suis dit que rejoindre
mon frère et aider l’équipe du Sénégal à aller de l’avant était la
meilleure décision. Surtout que je me sentais sénégalais à 100%
dans ma tête. Comme le disait si bien Abdou Diallo, j’avais envie
de trouver une connexion avec mon pays d’origine. Et c’était par la
sélection que je l’avais trouvée à mon tour. C’est l’humain qui a
pris le dessus sur le footballeur, en fin de compte.

En tout cas vous êtes fier d’avoir joué pour le
Sénégal ?

Extrêmement fier bien sûr ! C’est vraiment une grande
fierté d’avoir porté le maillot du Sénégal, même si je n’ai pas
beaucoup joué. L’échange avec les supporteurs sénégalais sur les
réseaux sociaux ou alors que je vais au Sénégal me comble de
fierté. Il vaut mieux avoir joué peu de matchs avec son pays
d’origine de bon cœur, qu’une centaine de sélections ailleurs pour
ses propres intérêts. L’important est d’avoir été sincère dans son
choix.

Comment expliquez-vous l’échec de votre génération en
sélection nationale ?

C’est vrai qu’il y avait un gros potentiel avec cette équipe
composée de mon frère Jacques, de Moussa Sow, Demba Ba, Mamadou
Niang, Papis Cissé, Dame Ndoye, Soulé Diawara, Kader Mangane,
Malickou… C’est un gâchis. Je dirai qu’à l’époque le football au
Sénégal n’était pas organisé. C’était compliqué. C’était, on va
dire, le début de l’avènement des joueurs binationaux et peut-être
qu’il y a eu des soucis d’adaptation avec les joueurs locaux. Tout
était compliqué en fait autour de nous. Ce n’était pas facile
d’organiser et d’harmoniser tout ça.

Mais je crois que cet échec a servi d’exemple pour la suite. On
va dire qu’on a pavé un peu la route à ceux qui sont venus après
nous, comme Abdou Diallo, Koulibaly, Edouard Mendy… Ces joueurs
sont arrivés et ont trouvé de meilleures conditions que les nôtres.
Les erreurs avaient été rectifiées avec le temps et il n’y avait
plus de différence entre les locaux et ceux qui arrivaient de
l’étranger.  Aujourd’hui, on sent une vraie harmonie, une
vraie alchimie entre tous les joueurs d’où qu’ils viennent. C’est
ce qui a abouti aux performances qu’on connait. C’était assez
frustrant parce qu’on avait une belle génération.

« Faire du championnat local une belle vitrine du football
sénégalais »

Quel est le footballeur le plus talentueux que vous avez
vu jouer au Sénégal ?

Je dirais Sadio Mané, par son football de très haut niveau, mais
aussi par son humilité et son influence positive dans le groupe. Il
est à sa centième
sélection
et cela signifie bien des choses. Sa
carrière parle pour lui. Ballon d’Or africain, des titres majeurs
en club et une renommée mondiale parmi les plus grands footballeurs
au monde. Après, il ne faut pas oublier ce qu’a réalisé El-Hadji
Diouf. Il a fait une carrière de très haute facture et il mérite
notre plus grand respect. C’était quelqu’un de vraiment fort avec
un vrai talent.

Beaucoup de jeunes Africains pétris de talent rêvent
d’une carrière comme celle de Sadio Mané en Europe. Quels conseils
leur donneriez-vous avant de tenter leur
chance ?

Avant toute chose, il faut surtout qu’ils pensent à jouer au
ballon. Et même si c’est le cas, il ne faut pas qu’ils voient le
football comme un moyen d’enrichissement pour assurer l’avenir de
sa famille. Il ne faut pas se mettre de pression supplémentaire
avec de telles responsabilités alors qu’ils sont à peine sortis de
l’adolescence. Les répercussions peuvent être très néfastes pour
les jeunes. C’est là qu’ils peuvent commencer à douter au moindre
petit échec. Mentalement, ça pourrait devenir très compliqué et ça
peut devenir très dur à gérer. Non, il faut que ça reste un plaisir
avant tout et surtout un moyen pour avoir une bonne éducation. Le
football aide beaucoup ls jeunes à devenir des hommes respectables.
On y trouve beaucoup de valeurs éducatives.

Les académies de football au Sénégal aussi participent à
l’éclosion de ces jeunes talents et à leur préparation au haut
niveau…

Oui, bien sûr, c’est quelque chose formidable de voir toutes ces
académies de football au Sénégal. On est sur la bonne voie, mais la
fédération doit aussi assurer les infrastructures à son niveau, par
exemple avoir un centre d’entraînement, assurer le bon
fonctionnement du championnat local et en faire une belle vitrine
du football sénégalais. Parce que les jeunes n’ont qu’une envie,
c’est de partir en Europe. C’est vrai qu’il y a pas mal de jeunes
qui réussissent, mais on oublie souvent de parler de ceux qui
échouent une fois arrivés en Europe. Ça peut devenir vite très
compliqué pour rebondir. Donc, il faut mettre des structures pour
pouvoir offrir à ces jeunes la possibilité d’évoluer dans un
championnat qui peut leur permettre de progresser et de pouvoir
vivre du football. Un peu comme en Algérie, au Maroc ou en Tunisie où le championnat local a
une certaine valeur et les championnats sont très bons. Les jeunes
locaux peuvent gagner leur vie convenablement et subvenir aux
besoins de leurs familles même s’ils ne partent pas à l’étranger.
Ils gagnent peut-être moins qu’en Europe, mais au moins ils
arrivent à se faire une belle situation socialement parlant.

Rendez-vous prochainement pour la dernière patrie de
l’entretien avec Ricardo Faty relative à son passage à l’AS
Rome.


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