Science, technologie et espionnage en recherche universitaire

L’actualité nous amène cette semaine un sujet dont on ne parle pas beaucoup, mais que je pense important, et que je suis donc d’assez près depuis quelques années. Pour vous le présenter, je vous propose une éclairante anecdote. Elle est très connue dans ce complexe et troublant dossier.

Charles M. Lieber, de l’Université Harvard, est l’un des plus grands chimistes et spécialistes en nanotechnologies du monde. Ses nombreuses publications et ses brevets en font le candidat idéal pour un prix Nobel. Il aurait reçu plus de 15 millions de dollars en fonds de recherche du département américain de la Défense. M. Lieber n’est toutefois plus à Harvard. En avril dernier, il a été condamné à deux ans de liberté surveillée, dont six mois de confinement à domicile, en plus d’une amende de 50 000 $ et d’une autre de 33 600 $US, celle-là en dédommagement au fisc américain.

De 2012 à 2017, il a participé au programme « 1000 talents ». On dit qu’il recevait pour cela 50 000 $ par mois, en plus de généreuses sommes pour ouvrir un laboratoire. Où donc ? À Wuhan, en Chine, là d’où provient ce programme. N’en avoir informé ni son université ni l’IRS lui vaut ses ennuis, mais aussi des soupçons de contestables partages de savoirs — le contrat le liant à l’Université de Wuhan portait sur le développement de batteries à haute performance pour véhicules électriques, un domaine de forte concurrence industrielle.

Chine, science et technologie, plus possible espionnage. Nous y voilà.

Et chez nous ?

Cette semaine, le gouvernement fédéral a décrété que plus de 100 instituts de recherche (chinois pour la plupart, mais aussi iraniens et russes) « posent un risque pour la sécurité nationale » et, qu’en conséquence, aucune subvention ne sera accordée aux recherches dans un domaine de technologies dites sensibles — intelligence artificielle, technologie des mégadonnées, science quantique, systèmes aérospatiaux et satellitaires — si elles sont affiliées à l’un de ces instituts.

Cette décision vient après une longue série d’événements inquiétants survenus aux États-Unis et ici, mais aussi en de nombreux autres pays, des événements mettant le plus souvent en scène la Chine et concernant typiquement la recherche, les universités, l’espionnage et la sécurité nationale. Des exemples ? En voici.

Invoquant la sécurité nationale, le gouvernement du Québec interdit les caméras de surveillance chinoises, mais les compagnies concernées (Hikvision et Dahua) cherchent en ce moment à contourner cette interdiction.

Les universités McGill et Concordia, assure-t-on, « collaborent depuis cinq ans à des centaines de projets de recherche avec une école militaire chinoise chargée de développer des armes de pointe pour Pékin ». L’Université de Montréal n’est pas en reste, et après qu’une enquête eut dévoilé un partenariat datant de 2019, elle vient de prendre ses distances avec l’une des plus importantes universités militaires du régime communiste chinois.

Un ressortissant chinois employé d’Hydro-Québec et qui travaillait sur des batteries pour véhicules électriques est accusé d’espionnage en faveur d’une université et de centres de recherche chinois.

Arrêtons là, mais sans oublier que la Chine se serait ingérée dans les élections fédérales en 2021, ce que nie un rapport d’un organisme… qui a reçu, « avec l’Université de Montréal, un million de dollars de la part de riches hommes d’affaires entretenant des liens avec le régime chinois ».

On en conviendra : voilà un bien gros dossier. Je me contenterai ici de dire un mot sur la délicate question du savoir scientifique, de la recherche et des universités.

La science contre les dictatures

 

La première chose à souligner est la fabuleuse et toute récente explosion de la science en Chine, qui se hisse désormais au sommet des podiums en publications et en brevets, notamment dans les secteurs de pointe. Avec elle, hélas, une explosion d’entorses à l’éthique, de fraudes et de plagiats, souvent dénoncés dans des revues prestigieuses.

Les universités devraient garantir une protection contre ces entorses et fraudes, mais elles exercent mal leur rôle de gardien du savoir si elles sont soumises à un État tout-puissant comme la République populaire de Chine. Mais aussi si elles agissent de plus en plus comme des entreprises. 

Il y a des raisons de s’inquiéter si ces deux dictatures se conjuguent : il y a plus grave, si possible. Car si la recherche scientifique produit du savoir, celui-ci a souvent des applications techniques de toutes sortes, certaines indéniablement bénéfiques (des médicaments…), d’autres nuisibles (des armes…).

La recherche est présumée libre et désintéressée, et la diffusion du savoir qu’elle découvre est non seulement souhaitable, mais fait même partie intégrante de sa découverte, dont elle est une des conditions : c’est pour cette raison que les travaux sont lus, discutés, critiqués. Mais ce système est en ce moment mis à mal par — pour ne nommer que ceux-là — le financement intéressé de la recherche, des idéologies et des usines à articles.

Pour les applications, c’est encore une autre histoire. Tout le monde le sait depuis au moins l’explosion de la première bombe atomique. Et je crains que nous nous trouvions devant un nouveau et dangereux tournant.

Décider ce qu’il convient alors de faire est le dilemme auquel ont fait face les gens qui ont pris la décision rapportée en début d’article.

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