Au lendemain d’une opération militaire déclenchée par l’Azerbaïdjan au Haut-Karabakh, le sénateur Pierre Ouzoulias accuse l’Europe de fermer les yeux sur la dictature azérie, et dénonce un manque d’engagement concret de la France auprès des Arméniens.
La situation est de plus en plus difficile pour les Arméniens qui vivent dans région du Haut-Karabakh, une enclave de l’Azerbaïdjan. Photo Karen Minasyan / AFP
Publié le 20 septembre 2023 à 18h07
La région du Haut-Karabakh, enclave de l’Azerbaïdjan peuplée majoritairement d’Arméniens, est-elle sur le point de sombrer à nouveau dans la guerre ? Au lendemain d’une opération militaire déclenchée par Bakou, la capitale azérie, les séparatistes arméniens annoncent déposer les armes ; des négociations de paix doivent s’ouvrir demain, jeudi. En France, le sénateur communiste des Hauts-de-Seine, Pierre Ouzoulias, alerte depuis des semaines sur les tensions croissantes autour du Haut-Karabakh (que l’Arménie nomme l’Artsakh), et la situation de plus en terrible de sa population, soumise à un blocus. Alors qu’en février prochain, le résistant arménien Missak Manouchian fera son entrée au Panthéon – en compagnie de sa femme, Mélinée –, Pierre Ouzoulias presse les autorités françaises de soutenir concrètement les Arméniens d’aujourd’hui.
Après des mois de blocus, l’Azerbaïdjan a lancé une opération militaire sur le Haut-Karabakh. Quelles réflexions cela vous inspire-t-il ?
J’ai honte. Honte en tant qu’Européen, depuis que Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, est allée à Bakou l’été dernier, et qu’elle a signé avec l’Azerbaïdjan un nouvel accord dans le domaine de l’énergie… donnant finalement toute latitude au dictateur Ilham Aliyev pour engager l’éradication complète de l’Artsakh. Car c’est bien l’objectif recherché par Bakou : chasser les cent vingt mille Arméniens qui y vivent.
Pourquoi l’Europe a-t-elle conclu cet accord ?
La politique énergétique de l’Europe est malheureusement déterminée par celle de l’Allemagne, et l’Allemagne a organisé sa dépendance au gaz russe. Aujourd’hui, elle se trouve en très grande difficulté énergétique et cherche donc à sécuriser ses approvisionnements. Au nom de cela, la Commission a fermé les yeux sur la dictature azérie, alors qu’il ne faisait aucun doute qu’après la précédente guerre de l’automne 2020, l’Azerbaïdjan allait continuer ses attaques contre les Arméniens. Il y a là quelque chose de profondément immoral. Toute la diplomatie européenne savait qu’en négociant cet accord gazier, Aliyev se sentirait en position de force pour aller plus loin. Comme le dit une expression tirée de la Bible, nous avons vendu notre honneur pour un plat de lentilles…
Le 27 juillet, dans les colonnes du Monde, vous alertiez déjà sur la situation. Et vous y écriviez que la future entrée du résistant Missak Manouchian et de sa femme au Panthéon (en février 2024), « ne doit pas se muer en pantalonnade, en servant de paravent à l’abandon des Arméniens »…
Avant de mourir, Manouchian a écrit une lettre à sa femme, disant : « J’espère que les Français seront dignes de nous. » Nous en sommes là. Serons-nous dignes des Arméniens, dont beaucoup ont versé leur sang pour la libération de la France ? Manouchian est une figure terrible car il a vécu deux génocides du XXᵉ siècle : celui des Arméniens en 1915, dans lequel il a perdu une grande partie de sa famille ; puis il a été fusillé par les nazis qui ont commis, bien sûr, le deuxième génocide du siècle, la Shoah. Dans sa volonté de le faire entrer au Panthéon, je pense qu’Emmanuel Macron est tout à fait sincère ; j’ai salué son geste à plusieurs reprises. C’est une forme de réparation par rapport à une résistance qui n’avait pas été honorée comme les autres : la résistance des étrangers, les FTP-MOI (Francs tireurs partisans – main-d’œuvre immigrée), morts pour la France. Mais il ne faut pas que ce geste tienne lieu de politique vis-à-vis de l’Arménie, surtout dans le contexte actuel. La panthéonisation doit nous faire réfléchir à tout cela.
Rien ne doit excuser l’antisémitisme, ni sa confession, ni ses conditions de vie, dans des quartiers miséreux ou des banlieues populaires.
D’autant que parmi la vingtaine de résistants exécutés aux côtés de Manouchian, il y avait des Polonais, des Hongrois, des Roumains, des Espagnols, des Italiens…
Tout à fait. Si le rituel républicain a pour coutume de faire entrer des individus (éventuellement accompagnés de leur conjoint) au Panthéon, ce sont tous les étrangers morts pour la France, et bien évidemment ce qu’on a appelé plus tard le « groupe Manouchian », auxquels on doit penser. En l’occurrence, ces FTP-MOI étaient en effet d’origines multiples. Et la moitié était des juifs, ce qu’on ne dit pas assez.
Pourquoi le dit-on si peu ?
La droite est sans doute un peu gênée de reconnaître que ces résistants, juifs, étaient aussi communistes. Mais plus surprenant : du côté de la gauche, je sens également un certain malaise… J’ai beaucoup de mal à le comprendre, car j’ai été élevé dans une culture historique. Or les faits sont clairs : dans la MOI, il y avait une moitié de juifs. Et au sortir de la guerre, les juifs étaient très massivement de gauche, et communistes ! Le PCF comptait un tiers, voire la moitié de juifs dans ses rangs. Puis, au fil des années, on a assisté à un retournement dans le discours… Désormais, rappeler tout ce qui a été accompli par ces hommes et ces femmes dans la libération de la France, tout ce qu’ont fait ces juifs communistes, internationalistes, ça semble un peu suspect à gauche. La récente polémique autour du rappeur Médine est un reflet de ce malaise.
À lire aussi :
Affaire Médine : et si le rap bannissait pour de bon l’antisémitisme ?
C’est-à-dire ?
Une partie de la gauche se montre complètement aveugle à la montée d’un antisémitisme fort, qui s’exprime notamment dans les banlieues. Pourtant il saute aux yeux, il faut sortir du déni. Et rien ne doit excuser l’antisémitisme, ni sa confession, ni ses conditions de vie dans des quartiers miséreux ou des banlieues populaires. Derrière tout cela, il y a la question du conflit israélo-palestinien, entre autres… Quoi qu’il en soit, une partie de la gauche est aujourd’hui clairement mal à l’aise avec l’antisémitisme. Il est donc particulièrement important de rappeler l’Histoire et l’importance des juifs dans la MOI.
Et sur le Haut-Karabakh, qu’attendez-vous concrètement de la France ?
Si la France se veut solidaire des Arméniens, qu’elle le soit jusqu’au bout, et pas seulement en en faisant entrer un au Panthéon. Un engagement moral ne peut pas se résumer à un moment de communication nationale. Ces dernières heures, la diplomatie française a très vivement réagi en demandant la cessation des combats et la protection des populations arméniennes. C’est un point positif. Maintenant, il faut que l’Europe dénonce le contrat énergétique signé avec Aliyev. C’est la seule façon de le faire reculer. On verra aussi comment réagira la Russie. Elle aurait dû protéger les précédents accords de cessez-le-feu, et pour l’instant, elle n’intervient pas. D’une part parce que ses forces militaires sont en Ukraine, d’autre part parce que cette région du Caucase du Sud pourrait s’avérer un atout pour elle, dans le cadre d’un règlement général du conflit en Ukraine. Les Arméniens, comme toujours, deviendraient alors une sorte de monnaie d’échange, dans un conflit qui les dépasse.
Crédit: Lien source


Les commentaires sont fermés.